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L’ÉROSION SILENCIEUSE DU M23: QUAND LES CONFLITS INTERNES DEVORENT LE MORAL DES TROUPES

En seulement deux mois, entre février et mars 2026, au moins 263 combattants de l’AFC/M23, dont quatre officiers, ont rendu les armes et choisi la reddition volontaire.

A cela s’ajoute quelques cadres qui a choisi la route de l’exil.

L’annonce, faite le 8 avril par la 34ᵉ région militaire, n’a rien d’anecdotique.

Elle révèle un mal bien plus profond : une érosion interne qui ronge la rébellion de l’intérieur, sapant peu à peu la crédibilité d’un leadership déjà fracturé.

Ce n’est pas une simple vague de désertions. C’est le symptôme d’une machine de guerre qui s’enraye, minée par ses propres contradictions qui apparaissent comme inconciliables.

Au cœur du problème : une guerre des chefs qui n’a jamais vraiment cessé. L’AFC, cette alliance hybride née fin 2023 entre l’aile politico-militaire de Corneille Nangaa et le noyau dur tutsi du M23 dirigé militairement par Sultani Makenga, ressemble aujourd’hui à une hydre à deux têtes qui regardent dans des directions opposées.

D’un côté, l’aile Makenga, fidèle à la ligne de Kigali, reste ancrée dans une logique territoriale stricte.

Objectif affiché : consolider un contrôle sur les zones minières du Kivu et créer, de fait, une enclave sous influence – ce que beaucoup qualifient d’« État tampon » téléguidé par le Rwanda.

De l’autre, l’aile Nangaa rêve encore d’une ambition nationale, sans y croire trop, après la signature de l’Accord de Washington. Pour l’ancien président de la CENI, mandaté par Joseph Kabila, la balkanisation pure et simple serait un suicide politique car il lui serait impossible de tenir longtemps à la tête du mouvement, face à l’aile pro-tutsi. Il veut Kinshasa, ou au moins un vrai partage du pouvoir au niveau national, par un dialogue de partage du pouvoir.

Entre ces deux visions irréconciliables – sécessionnisme de fait versus conquête nationale – les combattants de base naviguent dans un brouillard mortel.

Pour qui se battent-ils vraiment ?

Pour protéger des intérêts miniers du Rwanda et son pillage de minerais 3T ?

Pour servir une agenda rwandais ?

Ou pour un improbable changement à l’échelle du pays ?

D’autant plus que la solde devient irrégulière et insuffisante, surtout quand les rebelles ne peuvent plus se payer sur le pillage de la population, au cours des nouvelles « conquêtes » territoriales, actuellement impossibles.

Cette ambiguïté chronique a fini par tuer la motivation.

Quand le soldat ne sait plus quel est le projet final, la reddition cesse d’être une trahison : elle devient une question de survie rationnelle.

Mais les fractures ne s’arrêtent pas là. Une vieille garde en grande partie katangaise, héritée de l’ancien régime Kabila, continue d’exercer une influence discrète, créant une hiérarchie parallèle où le « vrai patron » n’est pas toujours celui qui porte le titre officiel, Kabila n’ ayant pas eu le courage de franchir le cap, de sortir du maquis médiatique et d’assumer le leadership du mouvement M23/AFC, au point que Kagame, avec sa récente sortie médiatique sur Jeune Afrique, l’ a poussé ouvertement à le faire…

Ce flou dans la chaîne de commandement et dans le leadership du mouvement, nourrit la méfiance.

Les officiers intermédiaires ne savent plus à qui obéir vraiment.

Les troupes sentent l’instabilité.

Et quand la loyauté n’est plus claire, elle devient négociable.

À cette crise de commandement s’ajoute un facteur psychologique dévastateur : la peur du ciel.

La montée en puissance des FARDC, notamment avec les drones de type CH-4, a brisé le mythe de l’invulnérabilité.

La frappe qui a coûté la vie à Willy Ngoma, figure emblématique et porte-parole militaire de l’AFC/M23, en pleine brousse près de Rubaya, a marqué les esprits. Plus de sanctuaire. Plus de refuge sûr. Même les cadres de haut rang sont désormais à portée de tir. Peut être Sultani Makenga lui-même aurait été touché.

Pour le simple combattant, le message est limpide : rester sur le terrain, c’est risquer de mourir pour des chefs qui ne s’entendent même pas entre eux et pour une cause extérieure : l’enrichissement de Kagame et son entourage RDF, désormais sous sanctions US.

A cela s’ajoute la mort mystérieuse de Paluku, un cadre pro-katangais du mouvement qui aurait été éliminé par la faction tutsi.

Résultat ? Une perte de crédibilité accélérée du leadership. Makenga et Nangaa, autrefois perçus comme complémentaires, apparaissent aujourd’hui comme les symboles d’une ambition contradictoire et d’une coordination défaillante et bicéphale.

Les redditions, qui touchent à la fois le Nord-Kivu et le Sud-Kivu, ne sont plus des accidents locaux.

Elles traduisent un effondrement progressif du moral, une démobilisation silencieuse face à un projet qui semble avoir perdu son cap, surtout face à une population locale qui doit être encore et toujours maintenue captive par la force et les armes plutôt que l’adhésion idéologique, de moins en moins crédible.

Certes, l’AFC/M23 n’est pas encore vaincue militairement, à part le défaite diplomatico-militaire de la reddition d’UVIRA. Elle conserve des positions stratégiques et une capacité de nuisance.

Mais intérieurement, la machine est en train de se fissurer, surtout avec le retrait inévitable des troupes rwandaise.

Les conflits internes ne sont plus un secret de polichinelle : ils deviennent le principal moteur de son affaiblissement.

La main tendue par les autorités militaires congolaises n’est plus seulement une option humanitaire. Elle apparaît de plus en plus comme la porte de sortie la plus raisonnable pour ceux qui refusent de servir de chair à canon dans une guerre d’ego et d’intérêts divergents.

L’histoire est en train de s’écrire.

Et pour l’instant, elle penche du côté de ceux qui ont compris que la plus grande menace pour le M23 ne vient pas seulement des FARDC… mais de lui-même.

Eugène Diomi Ndongala,

Démocratie Chrétienne, DC