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« Le Congo en péril ? Monsieur Kabila, regardez-vous dans le miroir »

Par Eugène Diomi Ndongala, président de la Démocratie Chrétienne

Le 9 octobre 2026, Joseph Kabila s’est de nouveau adressé à « la nation ». Il avait le pupitre, le drapeau, le titre de « Son Excellence » sur le bandeau, toute la mise en scène d’un chef d’État en exercice. Il ne l’est plus depuis bientôt huit ans, et la justice de notre pays l’a condamné pour haute trahison. Il est pourtant revenu, l’air grave, nous annoncer que « le Congo est en péril ».

Sur ce point, il a raison. Le Congo est en péril, menacé par la continuation d’une agression. Mais l’homme qui le dit est l’un de ceux qui l’y ont mis dans cette situation.

Le premier chiffre qui frappe dans son discours n’est pas dans le texte : c’est zéro. Zéro erreur reconnue en 18 ans de pouvoir, zéro mot pour les victimes de son régime, zéro distance avec la rébellion qui occupe une partie du pays.

J’ai écouté ce discours avec attention, et avec la mémoire de celui qui a connu les geôles de son régime en tant que prisonnier politique. Je n’y ai trouvé ni une excuse ni une remise en question, pas même une hésitation. Pendant de longues minutes, un ancien président a parlé de lui à la première personne : « j’avais rappelé », « j’avais conclu », « j’avais proposé », « fort de mon expérience ». Comme si dix-huit ans de pouvoir absolu n’avaient laissé aucune trace et que l’histoire avait commencé le 24 janvier 2019.

Le roman d’un pays « pacifié »

Joseph Kabila affirme avoir légué « un pays réunifié, largement pacifié », doté d’« institutions fonctionnant harmonieusement » et d’une « armée républicaine de plus en plus professionnelle ». Les Congolais ont de la mémoire, et cette mémoire contredit chacune de ces lignes.

Pacifié, l’Est ? Le M23 est entré dans Goma en novembre 2012, sous sa présidence. Beni a été saignée par les massacres des ADF des années durant. Le Kasaï, jusque-là épargné, a basculé dans l’horreur en 2016-2017, avec des fosses communes et deux experts des Nations unies horriblement assassinés. En 2019, il a laissé à l’Est plus d’une centaine de groupes armés. Le M23 s’était retiré en Ouganda et Rwanda, avec arme et bagages. Était-ce cela, la paix ?

Républicaine, l’armée ? C’est sous son règne qu’on a « brassé » et « mixé » les rebelles dans les FARDC, avec leurs grades, leurs loyautés et leurs chaînes de commandement parallèles. C’est sous son règne que Bosco Ntaganda, recherché par la Cour pénale internationale, a porté les étoiles de général congolais se revendiquant comme rwandais à la CPI. C’est aussi sous son règne que beaucoup de dignes militaires, comme Mamadou Ndala ont été assassinés. L’armée fragile que nous voyons aujourd’hui reculer est aussi le fruit de ces choix.

Harmonieuses, les institutions ? Il a gouverné deux ans sans mandat, après décembre 2016, en appelant cela le « glissement ». Les Congolais qui ont osé réclamer le respect de la Constitution ont été accueillis à balles réelles : en janvier 2015, en septembre 2016, puis lors des marches des laïcs catholiques de décembre 2017 et janvier 2018, jusque dans l’enceinte des églises. Floribert Chebeya a été assassiné en 2010. Des opposants, des journalistes et des militants ont été arrêtés, jugés à la hâte, sous n’importe quelle accusation fabriquée et systématiquement enfermés. Plus de 700 prisonniers politiques, un vrai « groupe parlementaire » de l’opposition enfermé à Makala… J’en témoigne, car j’en fus un.

Le donneur de leçons constitutionnelles

Joseph Kabila se dresse aujourd’hui en gardien du « pacte républicain » de Sun City et de la Constitution. Il oublie qu’en 2011 il a fait modifier cette même Constitution pour supprimer le second tour de l’élection présidentielle, sur mesure pour sa réélection. Il oublie qu’en 2015 son camp a voulu suspendre les élections à un recensement interminable, et que Kinshasa s’est soulevée. Il oublie que les élections de 2011 ont été jugées non crédibles par tous les observateurs, et que l’« alternance » de 2018 dont il se glorifie devait prendre la forme – selon son plan – d’un partage du pouvoir dans lequel il gardait le Parlement, le Sénat et les provinces, car il voulait un marionette à la tête du pays.

On peut débattre de l’avenir de nos institutions, et c’est le propre d’une démocratie. Mais Joseph Kabila est le dernier Congolais à pouvoir donner des leçons d’alternance. Il est arrivé au pouvoir à vingt-neuf ans par succession familiale, par un coup d’état interne, sans un seul bulletin de vote, même en violation du très limité « décret constitutionnel » qui régissait le pouvoir liberticide de son père putatif.

L’indignation sélective du prédateur

Il dénonce « la gestion patrimoniale de l’État », « l’opulence scandaleuse d’une caste dirigeante sans scrupule », les « contrats léonins », le bradage de nos minerais. Il décrit ainsi, avec une précision troublante, son propre règne.

Faut-il rappeler le contrat Sicomines de 2008, qui livrait nos minerais en échange d’infrastructures que le peuple attend encore, et qu’il a fallu renégocier, car l’ argent – des milliards de dollars – a disparu et les infrastructures n’ont jamais été construites ? Faut-il rappeler les révélations « Congo Hold-up », qui ont mis au jour des circuits par lesquels des fonds publics ont été détournés au profit de son entourage ? Quand le pyromane s’indigne de l’incendie, il ne faut pas le prendre pour un pompier.

Le silence qui accuse : le M23

Le plus grave, ce n’est pas ce qu’il a dit, c’est ce qu’il a tu.

Il voudrait de l’intégrité territoriale le cœur de son héritage. Pourtant, pas un mot n’est sorti de sa bouche contre l’AFC/M23. Pas un mot non plus contre le Rwanda, dont la présence militaire sur notre sol est documentée par les experts des Nations unies.

Il a longuement énuméré les violations du cessez-le-feu de Doha imputées à Kinshasa, la collaboration avec les Wazalendo et les FDLR, les bombardements. Sur les exactions de la rébellion, sur l’offensive d’Uvira, sur les exécutions et les déplacements forcés, sur le pillage des mines de Rubaya, il n’a rien dit. Celui qui ne voit les crimes que d’un seul camp n’est pas un arbitre : il a déjà choisi son camp, et d’ailleurs s’est Kagame lui-même qui l’a défini comme « associé du AFC/M23 ».

Et Kabila a ses raisons de se taire. Le M23 porte le nom de l’accord du 23 mars 2009, signé par son propre gouvernement, qui a intégré dans l’armée des rebelles qu’on n’a jamais vraiment désarmés. La rébellion d’aujourd’hui est née d’un accord signé sous sa présidence.

En septembre 2025, la Haute Cour militaire l’a condamné par contumace pour trahison et crimes de guerre liés à cette rébellion. En avril 2026, le Trésor américain l’a sanctionné pour son soutien matériel et financier à l’AFC/M23. On l’a vu à Goma, en zone rebelle. Face à cela, un homme d’État répondrait. Il démentirait point par point, ou il se désolidariserait solennellement de ceux qui tuent nos compatriotes. Joseph Kabila a choisi le silence. Pour un ancien commandant suprême des armées, ce silence est un aveu de complicité.

Pire encore, il reprend presque mot pour mot le vocabulaire de la rébellion : « tyrannie », « stigmatisation des minorités », « tribalisme institutionnalisé », « mercenaires ». Ce n’est plus le discours d’un ancien président, c’est l’argumentaire politique d’une guerre menée contre notre pays.

Le lapsus du 17 mai 1997

Un passage en dit plus long que tout le reste. Joseph Kabila salue la dictature « vaincue le 17 mai 1997 ». Ce jour-là, l’AFDL entrait à Kinshasa, portée par les armées rwandaise et ougandaise. Voilà donc l’acte fondateur qu’il célèbre : une conquête du pouvoir par les armes, sous parrainage étranger, venue de l’Est.

Comment ne pas y voir le modèle qu’il semble rêver de rejouer ?

Ce que le peuple attendait

Le peuple congolais n’attendait pas de Joseph Kabila un nouveau réquisitoire. Il attendait une parole de vérité : la reconnaissance de ses responsabilités dans la faiblesse de notre armée et dans l’impunité des groupes armés, une condamnation sans ambiguïté de l’agression du M23 et de ses parrains, des excuses aux familles des victimes de 2015 à 2018 et du Kasaï, et une réponse claire aux accusations qui pèsent sur lui.

À la place, il nous promet des annonces « dans les heures, jours et semaines à venir ». Ce n’est pas un plan de sauvetage, c’est une menace enveloppée de faux patriotisme. Le « dialogue » qu’il réclame n’est pas pour lui un chemin vers la paix. C’est la porte par laquelle il espère rentrer dans le jeu, laver ses responsabilités et peut-être obtenir l’oubli de ses méfaits désormais historiques.

Le Congo ne sera pas sauvé par ceux qui l’ont affaibli, puis qui se taisent quand on l’agresse, par les vassaux qui ont asservi notre pays pendant des décennies. Joseph Kabila doit d’abord des comptes au peuple congolais.

Tant qu’il ne les aura pas rendus, ses discours ne seront que des mensonges de plus pour un peuple qui n’est pas amnésique.

Eugène Diomi Ndongala

Président de la Démocratie Chrétienne (DC)

Les Patriotes, (LP)