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Articles de la catégorie ‘Congo Kinshasa’

ILS ONT ETOUFFE FLORIBERT CHEBEYA. AUJOURD’HUI ILS ÉTOUFFENT ENCORE LA VERITE

Le 20 août 2026, le ministre des Droits humains a reçu les familles et les défenseurs des droits de l’homme. Des promesses, encore. Pendant que les commanditaires restent libres et que certains tentent de réhabiliter le régime qui a tué mon ami Floribert Chebeya.

Floribert Chebeya Bahizire n’était pas seulement le plus grand défenseur des droits humains que la République démocratique du Congo n’ait jamais connu. C’était mon ami. Un frère de combat. Un homme que j’ai vu risquer sa vie, encore et encore, pour ceux que le pouvoir écrasait.

Le 1er juin 2010, on l’a convoqué à un rendez-vous avec le général John Numbi, l’ Inspecteur général de la Police. Floribert savait le danger. Il y est allé quand même. Il a envoyé un dernier SMS à sa femme : « Je suis devant le bureau. Surveille-moi. » Quelques heures plus tard, il était mort. Son corps a été retrouvé le lendemain dans sa voiture, à Mitendi : menotté dans le dos, pantalon déboutonné, préservatifs et faux ongles féminins jetés là comme une mise en scène sordide. On a voulu le salir même après l’avoir tué. Son chauffeur et compagnon de route, Fidèle Bazana, a purement et simplement disparu. Son corps n’a jamais été rendu à sa famille.

C’est ça, le scandale. On n’a pas seulement assassiné un homme. On a tenté d’assassiner sa dignité. On a transformé le meurtre d’un militant incorruptible en une prétendue affaire de mœurs pour détourner le regard. Personnellement, je connais ce « modus operandi », en ayant aussi été une victime…

Eugène Diomi Ndongala et Floribert Chebeya,
15 jours avant la disparition du grand défenseur
des droits de l homme, lâchement assassiné à
Kinshasa, dans les locaux de la PNC de l’époque
– Photo prise à Kinshasa, le 15 mai 2010.

Le rapporteur spécial des Nations unies Philip Alston l’a dit sans détour : les circonstances « suggéraient fortement une responsabilité officielle ». Des policiers ont depuis confessé l’asphyxie au sac plastique. Des ordres sont remontés jusqu’au Général John Numbi, le Chef de la Police de l’époque. Certains ont même nommé plus haut. Et pourtant…

Floribert n’était pas un inconnu. Né à Bukavu en 1963, fondateur de la Voix des sans-Voix pour les Droits de l’Homme, il avait affronté Mobutu, Laurent-Désiré Kabila et surtout Joseph Kabila. Il avait reçu le prix Reebok des droits de l’homme en 1992. Il dénonçait les massacres, les détournements, les fraudes électorales, les exactions de la police. Il ne mentait jamais, il ne cédait jamais. C’est pour cela qu’on l’a tué. Parce qu’il était devenu trop dangereux pour ceux qui vivent de l’impunité.

Sa mort a coïncidé avec le dépôt, de sa part, d’un dossier à la Cour pénale internationale sur le massacre des adeptes de Bundu dia Kongo, au Kongo Central, un drame sur lequel il avait longuement et courageusement investigué. Ce dossier menaçait directement certains hauts responsables. Floribert savait qu’il touchait à un nerf sensible.

Il a payé de sa vie cette quête de vérité.

Je le savais mieux que quiconque. À l’époque de Laurent-Désiré Kabila, quand le nouveau dictateur voulait imposer à tous les Congolais l’interdiction pure et simple des activités politiques, nous luttions côte à côte avec Étienne Tshisekedi pour contester cette interdiction scandaleuse. Moi, j’étais interpellé tous les trois mois.

Et Floribert Chebeya était toujours là, toujours prêt à m’assister, toujours en première ligne pour me défendre. Il ne calculait pas les risques. Il ne cherchait pas la lumière. Il était simplement présent, solide, inflexible, chaque fois que le pouvoir voulait me faire taire. C’est cet homme-là qu’on a assassiné.

Ces années sous Joseph Kabila n’étaient pas un simple « régime difficile ». C’était un système de répression méthodique. Les défenseurs des droits humains étaient traqués, harcelés, arrêtés arbitrairement, torturés ou purement et simplement éliminés. La police et les services de sécurité agissaient comme une milice privée. Les manifestations étaient noyées dans le sang. Les opposants embastillés, discrédités et torturés. Les médias critiques étaient fermés ou intimidés. Floribert l’avait documenté, dénoncé, payé de sa vie. Aujourd’hui, on voudrait nous faire croire que Joseph Kabila a été un champion de la démocratie et des droits de l’homme. C’est une imposture. C’est une insulte à la mémoire de Floribert Chebeya, de Fidèle Bazana et de toutes les victimes de cette époque.

On ne transforme pas un climat de terreur en légende démocratique par de simples discours de réhabilitation. Le sang versé ne se lave pas avec des mots.

Quelques exécutants ont été jugés. Le colonel Mukalay a fait quinze ans. D’autres ont reçu des peines. Mais les vrais commanditaires, ceux qui ont ordonné, ceux qui ont couvert, ceux qui ont protégé, restent intouchables. Le général John Numbi, bras armé de ce système, Inspecteur général de la Police nationale congolaise (PNC) à l’époque,est toujours en cavale. La plainte déposée en 2020 contre lui et d’autres hauts gradés dort depuis six ans à la Haute Cour militaire. L’impunité reste la marque de fabrique de ces années noires.

Le 20 août 2026, des défenseurs des droits humains et les avocats des familles, ont été reçus par le ministre Samuel Mbemba Kabuya. Le ministre a promis que le gouvernement accompagnerait enfin les familles. Qu’on ferait toute la lumière. Qu’on jugerait les véritables responsables. Il a même salué l’idée d’un prix portant les noms de Chebeya et Bazana. Des mots. Encore des mots.

Moi, Eugène Diomi Ndongala, ami de Floribert, je dis ceci : seize ans, c’est assez.

Assez d’attendre. Assez de voir la justice s’arrêter aux petits exécutants pendant que les donneurs d’ordres se baladent en liberté.

Assez de laisser réhabiliter, sous prétexte de réconciliation ou de « contribution historique », ceux qui ont bâti leur pouvoir sur la peur, le silence et le sang des innocents.

Floribert est mort parce qu’il défendait ceux qui n’avaient pas de voix sous le joug kabiliste. Fidèle Bazana est mort parce qu’il accompagnait le travail de cet homme-là.

Leur sang n’est pas sec. Il tachera chaque jour que l’État congolais refuse de juger les commanditaires et chaque tentative de maquiller ce passé répressif en fable démocratique.

La vérité n’est pas une faveur. C’est une dette. Et cette dette, la République la doit encore à Floribert Chebeya, à Fidèle Bazana, et à tous ceux qui, comme eux, ont osé dire « non » face à la répression systématique des années Kabila.

Eugène Diomi Ndongala,

Démocratie Chrétienne, DC