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DEDOLLARISATION FORCEE: RISQUES SYSTEMIQUES DE LA DECISION/BCC ET URGENCE D’ UNE « REFORME MONETAIRE »

Plaidoyer pour une « Réforme Monétaire Globale, cordonnée, concertée et progressive » dans le temps, en vue d’une dédollarisation qui ne rime pas avec la zimbabwe-sation de notre économie.

Le 9 avril 2026, à l’issue de la réunion ordinaire du Comité de politique monétaire (CPM), le Gouverneur de la Banque centrale du Congo (BCC), André Wameso Nkualoloki, a rendu publique une mesure radicale visant à restructurer la circulation des devises étrangères sur le territoire national.

Par un communiqué officiel, la BCC a annoncé deux décisions, applicables à compter du 9 avril 2027 après un délai d’adaptation d’un an :

· L’interdiction totale des transactions en espèces en monnaies étrangères (dollars américains, euros ou autres), quelles que soient leur nature ou leur montant, et

· L’octroi à la BCC du monopole exclusif sur l’importation physique des billets de banque en devises étrangères.

Désormais, toute opération en devises devra obligatoirement transiter par voie scripturale – virements bancaires, cartes de paiement ou mobile money –, tandis que les banques commerciales se verront privées du droit d’importer directement des liquidités physiques.

Officiellement motivées par la nécessité de renforcer la traçabilité des flux et de lutter contre le blanchiment de capitaux, ces mesures extrêmes et abruptes s’inscrivent dans la stratégie plus large de dédollarisation initiée par le Gouverneur depuis sa nomination en juillet 2025.

Dans un contexte où le dollar représente environ 90 % des transactions domestiques et des dépôts bancaires (12,3 milliards USD sur un total de 13,7 milliards au premier semestre 2025), la BCC ambitionne un contrôle total et exclusif.

Pourtant, une lecture technique plus approfondie révèle une décision réactive, technocratique et potentiellement déstabilisatrice, prise sans coordination suffisante avec les autorités budgétaires et fiscales, dans une économie structurellement dollarisée, à faible inclusion financière (pénétration bancaire d’environ 38,5 %), donc dotée d’un système bancaire encore embryonnaire et qui ne couvre pas l’ensemble du territoire national.

L’interdiction des transactions en espèces en devises pose d’abord un problème de faisabilité opérationnelle.

L’économie congolaise reste massivement « cash-dependent », particulièrement dans le secteur informel qui génère plus de 80 % de l’activité.

Forcer le passage au tout-scriptural dans un pays où la couverture bancaire est très limitée, surtout en zones rurales et périurbaines, risque de provoquer des perturbations immédiates dans les échanges quotidiens – commerce, paiements de loyers, frais scolaires ou importations de biens de consommation.

Plus grave encore, la mesure ignore la faiblesse chronique de la masse monétaire en CDF, inadaptée aux besoins des transactions de taille moyenne et grande.

Au cœur de ces risques structurels se pose la question quantitative cruciale : pour absorber une dédollarisation viable sans créer de pénurie de liquidités ni de choc inflationniste majeur, la masse monétaire large (M2) en francs congolais devrait atteindre, à terme, une fourchette réaliste de 120.000 à 180.000 milliards de CDF (120 à 180 trillions CDF).

Cette estimation, fondée sur la conversion des encours dollarisés (dépôts bancaires en dollars ≈ 33 000 milliards CDF, auxquels s’ajoute une part significative du cash-dollar hors banques estimé entre 48.000 et 101.000 milliards CDF), sur un ratio M2/PIB cible de 65 % à 95 % et sur une normalisation de la vélocité de la monnaie, représente une multiplication par 2 à 3,5 de la Masse monétaire en monnaie locale actuelle (52.000 à 59.000 milliards CDF).

Cela veut dire multiplier au moins par 3 la masse de Francs congolais actuellement en circulation. Et cela, n’est pas prévu par la BCC…

Une expansion de cette ampleur ne peut être improvisée ni réalisée en un an ;

elle exige une injection progressive ( impression monétaire, création de nouveaux billets à valeur plus élevé) et maîtrisée, sous peine de pressions inflationnistes incontrôlables.

Le volet le plus critique de la décision concerne le monopole d’importation des billets étrangers accordé à la BCC. En privant les banques commerciales de leur capacité historique d’approvisionnement direct via leurs correspondants internationaux, la Banque centrale se place en unique pourvoyeur de devises physiques.

Or, ses réserves reposent aujourd’hui principalement sur les achats d’or artisanal via DRC Gold Trading SA, dont les volumes canalisés restent marginaux (2,3 à 2,5 tonnes en 2025, avec un objectif ambitieux mais incertain de 15-18 tonnes en 2026).

Cette base étroite ne permettra pas, dans l’état actuel, de répondre aux besoins en liquidités du système bancaire, qui finance l’essentiel des importations, des investissements productifs et du crédit aux entrepreneurs. Ce qui est un grand risque pour l’économie congolaise.

Les établissements bancaires risquent ainsi de se retrouver en situation d’asphyxie : incapables d’approvisionner leurs guichets, de répondre aux retraits clients ou d’octroyer des crédits en devises, ils pourraient être contraints de durcir leurs conditions de prêt, entraînant une contraction brutale de l’activité économique.

Ces risques ne sont pas théoriques. Ils s’inscrivent dans le prolongement des opérations d’open market policy menées par la BCC en 2025 – injections et ventes massives de dollars initialement non concertées avec le gouvernement –, qui ont, selon plusieurs estimations convergentes d’économistes et d’analystes, généré une perte de pouvoir d’achat cumulée de l’ordre de 20 milliards de dollars pour les acteurs économiques.

L’appréciation artificielle du franc congolais a certes stabilisé temporairement le taux de change, mais au prix d’une compression des marges des importateurs, des ménages et des PME, sans résoudre les déséquilibres structurels sous-jacents.

Quant aux banques commerciales, seules filtrent, via la presse spécialisée, des réserves discrètes mais nettes sur les effets potentiels d’un monopole « mal maîtrisé » : craintes de goulots d’étranglement logistiques, de délais d’approvisionnement et d’une dépendance totale aux stocks de la BCC. Ces préoccupations sectorielles confirment le caractère prématuré d’une réforme imposée par voie unilatérale. Dans ce contexte, la décision du 9 avril 2026, bien qu’ambitieuse, apparaît comme une mesure isolée, réactive et insuffisamment calibrée.

Elle expose l’économie congolaise – déjà fragilisée par une dollarisation historique, une inflation persistante et une faible résilience financière – à un risque élevé de choc de liquidités, de développement d’un marché noir parallèle et, in fine, d’une perte de crédibilité accrue de la politique monétaire.

Il est donc impératif de dépasser cette approche sectorielle pour engager une véritable « Réforme Monétaire Globale », progressive et surtout concertée.

En effet, le minimum aurait été d’associer l’ Ecofin (Commission Economico-financière du gouvernement central) afin de pondéré ces décisions qui ont un impact économique indiscutable et qui ne peuvent pas être prise en « vase clos ».

Cette Réforme Globale devrait intégrer, au-delà des mesures de la Banque Centrale, une coordination étroite avec le ministère des Finances, le Trésor public et le secteur privé : alignement des paiements publics sur le Franc congolais, incitations fiscales claires en faveur des transactions en monnaie nationale, autorisation contrôlée de bureaux de change licenciés sous supervision stricte (afin de maintenir une liquidité physique réglementée sans asphyxier le système), et surtout un plan pluriannuel de renforcement de la masse monétaire en CDF (impression importante de billets de haute dénomination, modernisation des infrastructures de paiement digital, campagne nationale d’éducation financière, expansion du secteur bancaire sur le territoire national).

Seule une telle stratégie inclusive, étalée sur trois à cinq ans et fondée sur des études d’impact rigoureuses, permettra d’éviter les chocs économiques brutaux et de transformer la dédollarisation en un levier durable de stabilité et de croissance pour une économie congolaise encore très fragile.

La RDC ne peut se permettre un nouvel épisode de désajustement monétaire imposé par décret, qui empoisonnerait le climat des affaires et qui s’apparenterait à un « économicide » avec une conséquente Récession Economique (une réduction du PIB entre 5 et 11%), perte de 4 milliards de $ de recettes pour les finances publiques, selon mes calculs.

Conclusion

Sans une réforme monétaire globale, progressive et concertée (coordination BCC-Gouvernement, expansion maîtrisée de la Masse monétaire en CDF, autorisation de bureaux de change réglementés, incitations fiscales et investissements dans l’inclusion financière sur 3-5 ans), ces mesures risquent de coûter à la RDC plus cher que tous les bénéfices espérés de la dédollarisation.

Le prix à payer serait non seulement financier, mais aussi social et politique: récession, précarité accrue et perte durable de confiance dans les institutions monétaires.

Eviter le spectre de la ZIMBABWE-SATION de notre économie

Le cas du Zimbabwe ( qui entama une dédollarisation forcée et sans préparation en 2019) montre qu’une réforme monétaire unilatérale, précipitée et sans filet de sécurité transforme une ambition légitime de souveraineté en naufrage économique : récession, précarité accrue et perte de crédibilité durable.

A noter qu’à la suite des échecs répétés de sa dédollarisation, à cause d’ une volonté dirigiste et sans préparation, le Zimbabwe est revenu à la dollarisation de son économie en 2025

Forcer une dédollarisation sans les prérequis (réserves solides, inclusion financière >60 %, coordination État-BCC) risque d’être encore plus coûteux pour la RDCongo.

L’heure est à la construction d’un consensus national autour d’une véritable Réforme Monétaire Ambitieuse, Réaliste et Progressive, qui évite des chocs monétaires à notre fragile économie, aux investisseurs et surtout à notre population.

Eugène DIOMI NDONGALA,

DEMOCRATIE CHRETIENNE, DC

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