L’oubli qui trahit : anatomie d’un négationnisme confortable de Kikaya Bin Karubi
À première lecture, la double tribune de Barnabé Kikaya Bin Karubi ressemble à une banale scène de guerre des mémoires congolaise : un fidèle de Joseph Kabila reproche à Félix Tshisekedi de récolter là où il n’a pas semé, de « dékabiliser » pour mieux « tshisekediser », et d’habiller de neuf des institutions héritées du régime précédent. Sur ce terrain-là, le débat serait prévisible. Le bilan du Service National se discuterait-selon lui- et l’accusation de récupération politique ferait partie du jeu démocratique ordinaire.

Mais l’auteur ne s’arrête pas là. Dans sa seconde partie, consacrée à la commémoration du GENOCOST du 2 août, il franchit une ligne.
Et ce qu’il écrit là ne relève plus de la polémique partisane : c’est une entreprise de délégitimation de la mémoire de millions de morts, servie au moment précis où leurs bourreaux sont enfin nommés. Il faut la regarder pour ce qu’elle est.
Le pays qui manque à l’appel
Tout se joue dans une absence. Bin Karubi accuse le pouvoir d’avoir « falsifié sciemment l’histoire » en soustrayant deux pays de la liste des responsables : le Burundi et l’Ouganda. Il feint l’indignation devant cet effacement. Mais relisez sa phrase, et comptez. Il nomme le Burundi. Il nomme l’Ouganda. Il ne nomme pas le Rwanda.
Ce n’est pas un oubli. Le Rwanda est le pays que l’ensemble du cadre GENOCOST désigne en premier. C’est le pays que chaque rapport du Groupe d’experts des Nations unies, année après année depuis 2022, place au cœur de l’agression. Un commentateur qui prétend rétablir « la vérité globale » sur les responsabilités dans l’Est congolais et qui parvient à écrire tout un paragraphe sur le sujet sans prononcer le mot « Rwanda » n’a pas oublié le Rwanda. Il l’a protégé. Le reproche qu’il adresse aux autres — avoir gommé des responsables — est exactement la faute qu’il commet, à ceci près qu’il l’oriente au bénéfice de Kigali.
Qui parle, au juste
Cette omission n’a rien de fortuit une fois qu’on sait d’où parle l’auteur. Bin Karubi n’est pas un observateur neutre. Membre fondateur du PPRD, conseiller diplomatique de Joseph Kabila pendant un quart de siècle, il est aujourd’hui l’une des voix de « Sauvons la République Démocratique du Congo », le mouvement lancé par Kabila depuis Nairobi à l’automne 2025, quelques jours après la condamnation à mort de l’ancien président par la Haute Cour militaire de Kinshasa pour haute trahison.
Or ce mouvement a un rapport bien particulier à l’agression. Kabila lui-même s’est rendu à Goma alors que la ville était sous occupation du M23, accueilli par Corneille Nangaa et l’AFC/M23. Et quand on a demandé directement à Bin Karubi si le M23 était soutenu par le Rwanda, il a répondu : « je ne sais pas si elle est soutenue par le Rwanda ». Cette phrase mérite qu’on s’y arrête, car elle est un décalque. C’est mot pour mot la ligne de Paul Kagame, qui a expliqué à CNN ne pas savoir si ses propres soldats se trouvaient au Congo — alors qu’il en est le commandant en chef. Lorsqu’une figure politique congolaise et le président de la puissance agresseur récitent le même « je ne sais pas », ce n’est pas une coïncidence. C’est un alignement.
Quel que soit le nom que ce mouvement se donne, sa posture sur l’agression est devenue indiscernable de celle de Kigali : ne jamais nommer le Rwanda, requalifier une occupation étrangère en affaire « interne » congolaise, et transformer la mémoire des victimes en objet de suspicion.
Ce que disent réellement les faits
Puisque l’auteur invoque « la vérité », rétablissons-la.
Le M23 n’est pas une rébellion congolaise autonome dont le parrainage rwandais serait une hypothèse ouverte. Les rapports successifs du Groupe d’experts de l’ONU — 2022, 2023, 2024, 2025, et le dernier en date, S/2026/466 — documentent de manière constante l’appui de la Force de défense rwandaise (RDF) : livraisons d’armes, systèmes de défense anti-aérienne, mortiers guidés par GPS, drones, guerre électronique, et troupes au sol combattant aux côtés du M23. Le rapport de fin 2024 chiffrait déjà entre 3.000 et 4.000 les soldats rwandais présents. Le dernier rapport parle de 14.000 à 18.000 hommes. Goma est tombée le 27 janvier 2025, Uvira le 10 décembre 2025, avec l’appui direct de la RDF. Ce même rapport identifie l’AFC/M23 comme responsable de la plus grande part des violations des droits humains parmi tous les acteurs armés, avec des niveaux sans précédent de violences sexuelles et de recrutement d’enfants.
Ce constat n’est pas une lecture militante isolée. Le Département d’État américain l’a explicitement endossé. Le Conseil de sécurité des Nations unies a exigé le retrait des troupes rwandaises. Le seul acteur qui conteste ce dossier, c’est le Rwanda — et son ministre des Affaires étrangères, Olivier Nduhungirehe, est allé jusqu’à qualifier le GENOCOST lui-même de « distorsion délibérée ».
Voilà le point décisif : le cadrage que Bin Karubi adopte contre le GENOCOST est, presque à l’identique, celui que le gouvernement rwandais déploie pour se défendre. Il ne critique pas Tshisekedi depuis une position congolaise. Il reprend, sous couvert de politique intérieure, l’argumentaire de la partie accusée.
L’ampleur qui rend l’affront obscène
Il faut mesurer ce que l’on relativise ici. Le 2 août commémore le déclenchement, en 1998, de la Deuxième guerre du Congo — « la guerre mondiale africaine », que les Nations unies ont décrite comme le conflit le plus meurtrier depuis 1945. L’International Rescue Committee a estimé à 5,4 millions le nombre de morts entre août 1998 et avril 200. Les estimations couramment citées dépassent largement les 6 millions ; les autorités congolaises avancent, sur trois décennies, des chiffres allant jusqu’à 12 millions.
Kasika, Makobola, plus récemment Kishishe : ce ne sont pas des abstractions statistiques, ce sont des villages où l’on a méthodiquement tué.
C’est cette mémoire-là que Bin Karubi qualifie honteusement d’« arnaque », d’« escroquerie », de « spectacle ». Il n’emploie pas le mot pour désigner la corruption d’un régime : il l’emploie pour désigner la commémoration des morts elle-même. Traiter d’escroquerie le mémorial dressé aux victimes du conflit le plus meurtrier du monde depuis la Seconde Guerre mondiale, ce n’est pas un désaccord politique. C’est cracher sur des tombes.
Le tour de passe-passe du détournement
Reste l’argument qui se veut le plus « sérieux » de la tribune : les indemnisations seraient détournées, donc le GENOCOST couvrirait des malversations, donc le concept serait frauduleux. Le raisonnement est vicié à sa racine.
Rétablissons d’abord les faits sur l’Ouganda. Il n’a pas « accepté » de payer par bonté : c’est la Cour internationale de Justice qui l’a condamné, en février 2022, dans l’affaire des Activités armées sur le territoire du Congo, à verser 325 millions de dollars de réparations, échelonnés en cinq annuités de 65 millions. C’est une décision judiciaire arrachée par la RDC, pas une faveur.
Ensuite, la mécanique du sophisme. Admettons — car la corruption congolaise mérite d’être dénoncée — qu’une partie de ces fonds ait été mal gérée, que le dossier de l’ancien Ministre Mutamba révèle des détournements. Cela poserait un grave problème de gouvernance. Cela ne dirait strictement rien sur la question de savoir si des millions de personnes sont mortes.
Que de l’argent ait été volé après coup ne ressuscite personne et ne rend pas les massacres imaginaires.
Conclure « des fonds ont disparu, donc le génocide est une escroquerie », c’est une opération classique du négationnisme : saisir un grief secondaire réel pour empoisonner la vérité première.
Nommer la méthode
C’est là qu’il faut appeler les choses par leur nom. Ce texte ne nie pas frontalement les morts — les négationnistes habiles ne le font jamais. Il procède autrement, en trois temps. Il retire le principal responsable du cadre, en escamotant le Rwanda. Il requalifie le mémorial en manœuvre politique, en « arnaque ». Et il noie les victimes dans un brouillard de soupçon — « à qui profite le crime ? » — jusqu’à ce que le deuil devienne suspect.
Effacer le coupable, discréditer la mémoire, relativiser par la corruption : c’est le manuel appliqué à toutes les grandes atrocités, du Congo ailleurs.
En conclusion
Le drame n’est pas que Bin Karubi critique Tshisekedi. Le bilan du président est un objet de débat parfaitement recevable, et la moitié de sa tribune relève de la polémique partisane ordinaire.
Le déshonneur est ailleurs. Il est dans le fait que, pour marquer des points contre un rival intérieur, un homme se montre prêt à vider de sa substance la mémoire de la guerre la plus meurtrière depuis 1945, et à offrir un cadeau rhétorique au régime dont l’armée est, en ce moment même, documentée par l’ONU sur le sol congolais.
Les morts de Kasika, de Makobola, de Kishishe n’appartiennent ni à l’UDPS ni au FCC. Ils n’appartiennent pas à Kabila, ni à Tshisekedi. Ils appartiennent au Congo. Et quiconque les transforme en argument de campagne pour couvrir Kigali a choisi un camp — et ce n’est pas celui du Congo.
Eugène Diomi Ndongala,
Démocratie Chrétienne, DC






