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RDC : À LUANDA, ON APPELLE A LA PAIX MAIS SUR LE TERRAIN, LES ARMES TONNENT TOUJOURS

Kinshasa/Luanda, 11 janvier 2026 – Les chefs d’État se serrent la main et accumulent les déclarations solennelles, mais l’est de la République démocratique du Congo refuse de déposer les armes.

Le fossé est abyssal : une diplomatie qui avance à marche forcée, et une guerre qui s’entête à ignorer les ordres venus d’en haut.Le 9 janvier, le président angolais João Lourenço, médiateur de l’Union africaine, a réitéré son appel à un « cessez-le-feu immédiat et inconditionnel » dans le cadre du processus de Luanda. Félix Tshisekedi s’est rendu en personne dans la capitale angolaise pour afficher son soutien à cette voie pacifique. Sur le papier, tout est aligné : les discours sont mesurés, les engagements irréprochables.

Pourtant, ce retour à Luanda n’est que le dernier épisode d’un virevoltage diplomatique qui donne le tournis.

Depuis deux ans, les médiations se succèdent sans cohérence ni continuité durable. Le processus de Luanda, longtemps pilier africain sous l’égide de Lourenço, a vacillé dès mars 2025 quand l’Angola a annoncé passer la main. En avril, le Togo de Faure Gnassingbé a été désigné pour prendre le relais au nom de l’UA – un intérim bref et peu concluant. Puis le Qatar est entré en scène avec force, imposant Doha comme nouvelle capitale de la négociation : accords partiels en juin-juillet 2025, accord cadre signé en novembre entre Kinshasa et le M23. Une médiation extravertie, parfois accusée de partialité, qui a marginalisé les initiatives africaines pures. Et voilà qu’en ce début 2026, on revient à Luanda, comme si les détours par Lomé et Doha n’avaient été qu’une parenthèse coûteuse.

Ce ballet des médiateurs – Luanda, Togo, Doha, et retour à Luanda – révèle une fragmentation tragique des efforts de paix. À force de multiplier les pistes parallèles, souvent influencées par des agendas géopolitiques extérieurs (Qatar, États-Unis via Washington), on dilue la légitimité africaine et on complique l’application des accords. Chaque changement de capitale semble relancer la machine diplomatique… sans jamais la faire aboutir.

Résultat : des textes signés qui s’empoussièrent, des cessez-le-feu proclamés qui s’évaporent avant d’être appliqués.

Sur le terrain, la réalité est implacable. Ce week-end, les combats persistent dans le Nord-Kivu et le Sud-Kivu – Walikale, Masisi, Kabare, Uvira. Les FARDC, soutenues par les milices Wazalendo, affrontent toujours le M23 et l’AFC, accusés par Kinshasa d’être pilotés par Kigali. Bombardements, avancées, replis, villages touchés : rien ne laisse penser que les consignes de cessez-le-feu percolent jusqu’aux combattants. Cette déconnexion flagrante illustre une fracture profonde dans la chaîne de commandement – militaire comme politique. Les Wazalendo, ces groupes d’autodéfense « patriotes », opèrent souvent en roue libre, sans coordination claire avec l’état-major. Un mème viral résume l’absurde avec un humour noir typiquement congolais : le président tenterait d’appeler les FARDC pour imposer le cessez-le-feu… mais tous les téléphones de l’état-major seraient « tombés dans le lac Tanganyika ».

Impossible de joindre quiconque. Cette satire, qui inonde les réseaux depuis hier, moque cruellement l’impression que personne ne contrôle plus rien sur le terrain – une exagération, bien sûr, mais qui frappe fort tant elle colle à la réalité perçue.

Cette cacophonie descend même jusqu’au sommet de l’État. Au sein du gouvernement, la solidarité gouvernementale vole en éclats sous le poids de déclarations intempestives et contradictoires. Les sorties récentes de ministres comme Muhindo Nzangi ou de figures comme Adolphe Muzito – souvent hors des lignes officielles – sèment la confusion et fragilisent la cohésion nécessaire en pleine crise. Face à ces dérapages, la Première ministre Judith Suminwa Tuluka apparaît comme une petite enseignante dépassée, incapable d’imposer la moindre discipline à ses « élèves » ministres, laissant le navire gouvernemental dériver sans cap clair.

Et cette ironie prend tout son sel quand on regarde l’axe sud, le long du lac Tanganyika. Baraka (territoire de Fizi, Sud-Kivu) et Kalemie (Tanganyika) vivent sous une menace récurrente depuis fin 2025. Après la prise temporaire d’Uvira en décembre, les regards se sont tournés vers cet axe stratégique : prendre Baraka, puis pousser vers Kalemie ouvrirait la porte du Katanga et donnerait le contrôle du trafic lacustre. Depuis mi-décembre, les alertes se sont multipliées : accrochages à Mboko, mouvements de population à Baraka, redéploiement de troupes burundaises vers Kalemie, et même une implication accrue de la Tanzanie via la SAMIDRC, inquiète pour sa frontière lacustre et ses corridors économiques. Ce week-end, le trafic sur le lac Tanganyika est suspendu par les Wazalendo eux-mêmes : plus aucun bateau en provenance d’Uvira ou du Burundi n’accoste à Baraka, par peur d’infiltrations. Des embarcations sont interceptées, fouillées, bloquées. Une mesure de vigilance extrême qui, paradoxalement, renforce l’isolement des zones et alimente le chaos humanitaire.

Le drame déborde même les frontières : plus de 100.000 Congolais, fuyant notamment les combats autour d’Uvira, ont cherché refuge au Burundi depuis début décembre. Là-bas, l’ONU a annoncé hier la mort d’au moins 53 d’entre eux, emportés par le choléra, la malnutrition et des complications liées au manque criant d’assistance humanitaire minimale – abris, eau potable, nourriture, soins médicaux.

Une tragédie qui transforme l’exode en cauchemar et souligne l’indifférence internationale face à une crise oubliée.

Cette menace récurrente sur Baraka et Kalemie n’est pas nouvelle : elle s’inscrit dans une logique d’expansion vers le sud, où le lac devient à la fois voie d’infiltration et enjeu de pouvoir. Tant que les milices alliées imposent leurs propres règles – comme cette fermeture du trafic lacustre – et que les ordres venus de Kinshasa, Luanda, Doha ou ailleurs ne passent pas, la paix restera un vœu pieux.

Sur les réseaux congolais, l’exaspération explose : indignation, décryptages géopolitiques et mèmes corrosifs se disputent la timeline. Derrière l’ironie, la souffrance est réelle : civils piégés, familles déplacées, crise humanitaire qui s’alourdit.

À quoi bon les beaux discours, les changements de médiateurs, les capitales qui se succèdent et une unité gouvernementale en trompe-l’œil si, à quelques centaines de kilomètres, les kalachnikovs dictent encore la loi ?

Tant que cette fracture entre salons diplomatiques, couloirs ministériels et collines du Kivu persistera, la paix en RDC restera un mirage. Et les Congolais continueront d’en payer le prix fort.

Eugène Diomi Ndongala,

Démocratie Chrétienne.

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