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RDC – Thierry Nlandu : « Les marches se poursuivront. Nous irons jusqu’au bout ! » /LE POINT AFRIQUE

ENTRETIEN. Malgré la répression de Joseph Kabila, les populations ne lâcheront rien, dit en substance Thierry Nlandu, professeur à l’université de Kinshasa et membre du comité laïque de coordination.
PROPOS RECUEILLIS PAR 
Publié le  – Modifié le  | Le Point Afrique
<p>Scène vue à Kinshasa le 31 décembre 2017 : des catholiques congolais manifestent pour demander à Joseph Kabila d'arrêter ses subterfuges pour rester au pouvoir.</p>

Scène vue à Kinshasa le 31 décembre 2017 : des catholiques congolais manifestent pour demander à Joseph Kabila d’arrêter ses subterfuges pour rester au pouvoir.
© JOHN WESSELS / AFP

La tension est montée d’un cran en République démocratique du Congo (RDC) après la répression, dans le sang, dimanche, d’une manifestation organisée à l’appel du comité laïque de coordination, une structure informelle liée à l’Église catholique. Le processus électoral, piloté par une commission critiquée de toutes parts, n’inspire pas confiance, au point d’épaissir le doute autour du respect du calendrier publié, sur fond de contestation, en novembre 2017, prévoyant la tenue des élections présidentielle et législatives le 23 décembre 2018, après plusieurs reports. Dans l’entretien qu’il nous a accordé, le professeur Thierry Nlandu dresse un premier bilan de cette marche et affirme que la pression ne sera pas relâchée, dans un contexte où le président Joseph Kabila, qui n’est pas autorisé à se porter candidat après l’expiration de son second et dernier mandat en décembre 2016, use de subterfuges et de manœuvres dilatoires pour jouer les prolongations le plus longtemps possible.

Le Point Afrique : Quel est le bilan de la manifestation du 31 décembre ?

Thierry Nlandu : Cela m’attriste profondément de confirmer qu’il y a eu des morts lors de cette manifestation et beaucoup de blessés. On ne peut qu’être triste quand on observe le comportement de la police, qui est chargée de sécuriser la population, devant des manifestants qui n’avaient que des rameaux, des crucifix et des chapelets en main et qui n’étaient pas armés… Cette police est entrée dans les églises où elle a fait usage de gaz lacrymogène et tiré à balles réelles sur des croyants, tuant des fidèles en pleine prière. J’ai été frappé par l’ampleur de la mobilisation du peuple. Alors que certains pensaient, à tort, que les Congolais étaient globalement gagnés par la peur, ils se sont massés dans la rue pour faire face, pacifiquement, aux policiers. Ils se sont levés pour dire non ! Non, à cette barbarie, non, à cette manière de gouverner le peuple par défi, non, à cette manière de faire en sorte que les autres ne soient plus considérés comme des humains et qu’ils deviennent des esclaves… Tout un peuple s’est mis debout, pas seulement à Kinshasa, mais aussi ailleurs dans le pays. Nous n’avons pas encore le rapport complet de ce qui s’est passé à l’échelle nationale. La diaspora a aussi organisé des manifestations à l’extérieur du pays.

L’humanité entière a entendu la voix de ce peuple qui souffre et crie son ras-le-bol. Il est temps que nous réagissions ensemble. Pas seulement au Congo, mais au sein de l’humanité tout entière, parce que si on laisse pourrir la situation, nous nous dirigerons vers une hécatombe. Et alors, personne n’osera parler de génocide. C’est depuis longtemps qu’on tue ici, sans que l’humanité ne s’en émeuve outre mesure. Des Congolais ont été tués et des mains congolaises atrocement coupées pendant la colonisation… Ces carnages, de grande ampleur, ont été relégués dans la rubrique « faits divers ». Sans plus. Il y a eu plus de 6 millions de morts au Congo depuis une vingtaine d’années. L’élimination de plusieurs millions de juifs pendant la Seconde Guerre mondiale est toujours d’actualité. On en parle encore. Toute l’humanité ne veut pas que ces atrocités se répètent, mais elles se produisent au Congo. L’humanité reste quasiment silencieuse. Il est grand temps qu’on fasse pression pour mettre fin à ce régime.

Y a-t-il vraiment eu au total 8 morts et plusieurs dizaines de blessés lors de cette manifestation ?

Ce sont là des chiffres officiels, me semble-t-il. Nous comptabilisons aussi de notre côté, après recoupement. Il y aurait déjà eu 12 morts recensés, mais nous attendons les rapports de toutes les paroisses. Nous aurons ainsi des informations plus précises sur les victimes et leurs adresses. Nous ne pourrons publier nos chiffres qu’après une réunion avec tous nos relais. La Croix-Rouge dispose de chiffres aussi, mais elle ne pourra pas les rendre publics à ce stade, si elle s’en tient à sa déontologie. Cette organisation a été très active pendant la manifestation. Mais par endroits, des policiers ont tenté de soustraire des corps au regard des volontaires de la Croix-Rouge, en vue de minimiser le nombre de personnes tuées. Même s’il y a eu une seule personne tuée, c’est grave et inacceptable. Une vie humaine est une vie humaine.

Après la manifestation violemment réprimée, quelle est la prochaine étape ?

C’est à l’issue d’une réunion d’évaluation que nous déciderons de la prochaine étape. Mais nous ne nous arrêterons pas là. Les manifestations se poursuivront et nous irons jusqu’au bout…

Que signifie « aller jusqu’au bout » dans le contexte actuel ?

Nous avons formulé une série de revendications. Nous attendons des réponses claires sur des points précis, comme la libération des prisonniers politiques, la fin de l’exil forcé de quelques dirigeants politiques, la restructuration de la commission électorale, la fin du dédoublement des partis politiques, etc. L’accord de la Saint-Sylvestre a prévu tous ces points.

 ©  DR
Thierry Nlandu est professeur à l’université de Kinshasa et membre du comité laïc de coordination. © DR

Mais l’accord de la Saint-Sylvestre est mort…

Non, cet accord (conclu le 31 décembre 2016, NDLR) n’est pas mort. De toute façon, si on décrète la mort de cet accord, cela signifie qu’à partir de maintenant, il n’y a plus rien qui légitime le pouvoir de qui que ce soit. La prolongation du mandat de Kabila repose sur cet accord. La Constitution ne l’a pas prévue. Les politiques congolais sont en train de jouer sur les deux tableaux. Tantôt, ils brandissent la Constitution ; tantôt, ils se réfèrent à l’accord, au gré de leurs intérêts. Dans ce contexte, il est inimaginable d’avoir des élections transparentes, dans le calme. Nous ne nous faisons pas d’illusions. La manifestation de dimanche a mis en évidence une chose : quand on demande des garanties pour les prochaines élections, on risque de ne pas les avoir, avec un régime qui se comporte de cette manière. Face à une réclamation légitime de la population, on tire impunément sur des protestataires. Imaginons un meeting, avec des candidats, lorsque la campagne aura atteint sa vitesse de croisière. Comment les choses pourraient-elles se passer dans un tel contexte tendu ? Cette marche a montré dans quelle direction nous allons. Des politiques diront que c’est le moment de mettre en place une transition sans Joseph Kabila, mais les manifestations ne vont pas s’arrêter. La population est debout.

Quel geste fort doit faire le camp présidentiel pour que les choses repartent sur de nouvelles bases ?

Il faudrait qu’on fasse droit aux desiderata de l’accord de la Saint-Sylvestre que j’ai énumérés… Les signataires de ce document se sont accordés sur la définition du terme de « prisonnier politique ». Ils ont même cité des noms. Ils savent de quelles personnes on parle. On signe des papiers, on se met d’accord, mais lorsqu’il faut tenir ses engagements, on commence à tourner en rond. Il n’y a pas une vraie volonté politique de réaliser ce qu’on a décidé. Cela vaut aussi pour les élections.

 

On dit qu’on veut les élections. Mais quand on regarde de près, sur le plan financier, on n’a pas décaissé suffisamment de fonds pour accompagner le processus. On vote une loi électorale sans consensus et on a un calendrier électoral sans consensus… Une fois l’accord arraché, on commence à chipoter et on s’emploie malicieusement à justifier le chipotage. Si on continue comme cela, on ne pourra rien faire.

À ce rythme, pensez-vous que le cap sur les élections sera maintenu et que le 23 décembre 2018, les Congolais se rendront aux urnes pour choisir le successeur de Joseph Kabila ?

Pour Joseph Kabila, si l’élection présidentielle se tient, c’est pour qu’il se succède à lui-même. La preuve ? Quand on lui demande de déclarer publiquement, sans ambiguïté, qu’il ne sera pas candidat à sa propre succession, comme le stipule la Constitution, il se cabre. C’est un geste simple qu’on lui demande de poser qui pourrait contribuer à la décrispation de l’atmosphère. C’est une illusion de croire que les élections auront lieu en décembre 2018. Le financement du processus électoral ne dépend pas que des Congolais… On dit que la communauté internationale n’a rien versé, alors qu’elle ne peut rien donner tant qu’elle n’a pas de garanties sur le déroulement des choses. Elle souligne, à juste titre, qu’elle ne pourra agir qu’après avoir évalué l’application de l’accord de la Saint-Sylvestre. Visiblement, la réponse à cette évaluation a été donnée à travers les tueries du 31 décembre. Comment peut-on aller aux élections dans ce climat ?

La société civile et les partis politiques surveillent-ils de près l’évolution du processus électoral ?

Il ne s’agit pas de surveiller un processus conduit par défi. Prenons l’exemple de la loi électorale… Le texte discuté par les membres du gouvernement n’est pas le même que celui qui a été déposé au Parlement, après avoir été trafiqué. Le projet de loi discuté à l’Assemblée nationale a encore été trituré avant d’atterrir au Sénat. En d’autres termes, les débats des deux chambres du Parlement n’ont pas porté sur le même texte… L’opposition a saisi la Cour constitutionnelle pour tenter de tout remettre en question. C’est de la bouillabaisse congolaise… On ne peut surveiller le processus électoral que lorsque tout le monde respecte les règles du jeu. Mais ici, qui les respecte ? On va à gauche, on vire à droite, on corrompt, on achète des consciences, etc. On apprend que les députés et les sénateurs ont reçu une somme d’argent pour voter la loi et ils se sont exécutés. Le scénario se répétera à la Cour constitutionnelle qui validera la loi. La Commission électorale nationale dite indépendante, la structure qui organise les scrutins, n’inspire pas confiance. Elle introduit des outils qui n’étaient pas prévus par la loi. Elle mise sur la fameuse machine à voter – une innovation congolaise. Cette machine n’a pas été correctement testée, mais ses premiers exemplaires auraient déjà été livrés. La commission assure effrontément qu’elle l’utilisera et l’imposera.

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Des manifestants catholiques brandissent l’image de Jésus dans une manifestation anti-Kabila le 31 décembre 2017 à Kinshasa, en RDC. © JOHN WESSELS / AFP

Quels liens y a-t-il entre le comité laïque de coordination et les partis politiques ?

Le comité laïque de coordination est une structure essentiellement formée par des chrétiens catholiques. Ceux-ci ont formulé des revendications dans la foulée de l’appel des évêques. Ainsi, nous avons, à notre tour, lancé un appel, auquel ont adhéré des partis politiques et des mouvements citoyens. Évidemment, certains semblent vouloir dire que le comité laïque de coordination est le cheval de Troie de l’opposition, alors que cela n’a strictement rien à voir. Des membres de formations politiques sont allés à la messe en tant que croyants. Ils n’ont pas arboré de signes distinctifs de leurs partis pour la circonstance. Il y a des catholiques au sein des partis. Il n’était pas interdit aux catholiques de la majorité présidentielle de se rendre à la messe. Il y en a même qui vont dans les grandes paroisses, comme Sainte-Anne ou Sacré-Cœur. La majorité présidentielle compte en son sein des catholiques qui ont des responsabilités dans des structures liées à l’Église. Le comité laïque de coordination n’a pas scellé une quelconque alliance avec les partis politiques.

Le comité laïque de coordination est tout de même accusé de parler et d’écrire sous la dictée des évêques…

C’est faux. Les évêques ont demandé au peuple congolais de se mettre debout, mais ils ne sont pas là pour déclencher un mouvement de masse. Ils ont lancé un appel prophétique, comme on dit. Les laïcs, pour leur part, sont également baptisés et de confession catholique, tout comme les évêques. Ils se sont engouffrés dans la brèche ainsi ouverte. Ils n’ont fait que donner un retentissement à l’appel des évêques.

Des voix s’élèvent pour fustiger l’implication du clergé dans la résolution des crises politiques à répétition en RDC…

Cela me fait rire. Les mêmes politiques qui s’insurgent contre les évêques, au motif qu’ils se mêlent de politique, se tournent vers l’Église quand ils n’arrivent pas à régler leurs sempiternelles bisbilles. À titre de rappel, quand ils n’arrivaient pas à trouver quelqu’un de consensuel pour diriger la Conférence nationale souveraine, au début des années 1990, ils ont demandé aux évêques de rendre un service à la nation en présidant ces travaux. Tout récemment, ils avaient conclu un accord bancal et inapplicable… Ils sont à nouveau allés implorer l’Église à l’approche de la fin de l’année 2016. C’est ainsi que se sont amorcées les négociations qui ont débouché sur la signature de l’accord de la Saint-Sylvestre. Quand l’Église dit la vérité sur la gestion des affaires du pays, on l’accuse de s’immiscer dans la politique, alors que lorsqu’elle est invitée à aider les politiques à négocier, elle est invitée dans la politique. Je note, en outre, que les prêtres votent. Voter est un acte politique – ce n’est pas un acte religieux. Si les prêtres ne veulent pas occuper de postes ministériels, prétendre qu’ils ne doivent pas, par ce fait, se mêler de la gestion de la cité est une absurdité. L’Église catholique est très présente en RDC. Quand il s’agit d’organiser le système éducatif ou le secteur de la santé, voire le secteur économique dans certains milieux, l’État ne s’oppose pas à l’apport de l’Église. L’État ne se plaint que lorsque l’Église lui dit : « Attention, le pays est mal gouverné. » L’Église doit être au milieu du village, mais quand le village brûle, où doit se mettre l’Église ?

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Des catholique congolais en pleine manifestation le 31 décembre 2017 contre le président Joseph Kabila. © JOHN WESSELS / AFP

Quel regard portez-vous sur le foisonnement des mouvements citoyens qui semblent converger vers un même objectif : barrer la route à une éventuelle candidature de Joseph Kabila, dont le second et dernier mandat s’est achevé depuis plus d’une année, mais qui tient encore le gouvernail ?

Cela n’est pas une mauvaise chose. Reste que ces mouvements doivent se structurer. La marche a eu l’avantage de fédérer les Congolais. Les partis de l’opposition ont commencé à se mettre ensemble en vue d’un objectif commun. Le comité laïque a tenté de fédérer les Congolais autour d’un même projet. Les mouvements citoyens ont fait la même chose à cette occasion. Leurs responsables sont venus aux réunions. Nous avons discuté avec eux. Nous leur avons signifié qu’ils agissaient de manière disparate, chacun dans son coin, et qu’ils avaient intérêt à s’unir pour entreprendre des actions de plus grande envergure. Les uns et les autres ont compris et la marche a montré que notre force réside dans notre capacité à nous rassembler.

http://afrique.lepoint.fr

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