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Articles de la catégorie ‘REPUBLIQUE DEMOCRATIQUE DU CONGO’

L’AVERTISSEMENT DE SERGUEI LAVROV : UNE GUERRE DU CONGO AUX ACTEURS DE PLUS EN PLUS INTERNATIONAUX

Certaines déclarations, par le rang de celui qui les prononce, ne peuvent être reçues comme de simples phrases de circonstance. Reçu le 10 juillet à Bujumbura par le président Évariste Ndayishimiye – qui préside actuellement l’Union africaine – et s’exprimant aux côtés du chef de la diplomatie burundaise Édouard Bizimana, Sergueï Lavrov a affirmé que des Ukrainiens opéraient aux côtés de l’AFC/M23 dans l’est de la République démocratique du Congo.

Selon le ministre russe des Affaires étrangères, des ressortissants ukrainiens se rangeraient, dans plusieurs conflits africains, du côté des forces hostiles aux gouvernements légitimes, avec un objectif assumé : « créer des difficultés aux pays amis de la Russie », au premier rang desquels le Burundi, qui soutient militairement Kinshasa contre le M23/RDF.

Kiev a naturellement démenti, y voyant une accusation infondée. À ce stade, la présence de combattants ukrainiens dans les rangs du M23/RDF n’a pas été confirmée de source indépendante.

Mais Sergueï Lavrov n’est pas un porte-parole anonyme. Doyen des diplomates des grandes puissances, à la tête de la diplomatie russe depuis plus de vingt ans, il pèse chacun de ses mots.

Qu’il choisisse une capitale africaine, la tribune d’une conférence de presse conjointe et la présence du président en exercice de l’Union africaine pour formuler une telle mise en garde ne relève pas de l’improvisation.

Sa déclaration mérite donc d’être prise au sérieux – et surtout replacée dans son contexte, celui d’un conflit qui vient de basculer dans une nouvelle grammaire meurtrière.

Le moment des drones

Car le propos de Lavrov intervient à l’instant précis où la guerre du Congo se joue de plus en plus dans les airs, et où la coalition RDF/AFC-M23 intensifie l’usage des drones contre les FARDC comme contre les populations civiles. Le 3 juillet, une semaine avant l’étape de Bujumbura, des bombardements de drones attribués au M23 et à ses alliés se sont abattus sur le village de Mulima, dans le territoire de Fizi, au Sud-Kivu. Bilan communiqué par l’administrateur du territoire : au moins dix-huit morts -femmes, hommes, enfants-, de nombreux blessés, des écoles primaires et des centres de santé rasés, du bétail décimé, et des milliers de déplacés poussés sur les routes vers Baraka, Mukera et Kichoula. Les 4 et 5 juillet, de nouvelles frappes de drones de type TB2 ont visé plusieurs localités habitées du Nord et du Sud-Kivu, dont Baraka.

Et le phénomène s’installe : depuis février, l’aéroport de Kisangani — un aéroport civil — subit des attaques répétées de drones kamikazes revendiquées par l’AFC/M23, contraignant les autorités à suspendre les vols.

C’est ici que la déclaration de Lavrov prend un relief particulier. Signaler une présence ukrainienne aux côtés du M23/RDF au moment même où le conflit se « dronifie » n’a rien d’anodin, tant l’Ukraine s’est imposée, sur son propre front, comme l’un des acteurs les plus aguerris de la guerre des drones.

L’hypothèse gagne encore en cohérence si l’on se souvient que Kiev a longtemps entretenu en RDC un contingent de Casques bleus – une unité d’aviation, précisément, retirée en septembre 2022 à la demande de Volodymyr Zelensky pour rejoindre le front intérieur. Des hommes formés au pilotage, familiers du terrain congolais du Kivu et désormais rompus à la guerre des drones : le rapprochement, à défaut d’être prouvé, n’a rien d’absurde.

Et c’est bien ce que pointe le ministre russe des Affaires Etrangères.

La question d’une main occidentale n’est pas posée par la seule Russie

Fait notable : l’interrogation sur des opérateurs étrangers derrière ces frappes ne vient pas seulement de Moscou. Elle monte aussi de l’intérieur du Congo.

Le gouverneur intérimaire du Sud-Kivu, Jean-Jacques Elakano, a affirmé les 10 et 11 juillet disposer d’informations faisant état de mercenaires français combattant aux côtés de la coalition Twirwaneho/AFC-M23/RDF, après une offensive repoussée à Kitutu, dans le territoire de Mwenga. Surtout, il a directement relié cette présence présumée aux tirs de drones, affirmant que ceux qui s’abattent sur le territoire congolais partent de localités comme Kasiba et Kavumu, ainsi que du territoire rwandais.

L’ambassade de France à Kinshasa a démenti. Dès le 15 juin, dans une mise au point publiée sur X, elle assurait qu’aucune force militaire française n’était déployée dans l’est congolais, qualifiant ces informations d’infondées et réaffirmant son soutien à la souveraineté et à l’intégrité territoriale de la RDC.

Mais leur convergence est frappante, de Bujumbura à Bukavu, de la bouche d’un ministre russe à celle d’un gouverneur congolais, la même question se pose désormais ouvertement : quelles mains étrangères se trouvent derrière les drones qui tuent des civils dans le Kivu ?

Une guerre déjà lourdement internationalisée

Que des pays étrangers s’invitent dans l’est du Congo n’est, de toute façon, plus à démontrer. Le dernier rapport du Groupe d’experts des Nations unies, transmis au Conseil de sécurité fin juin et rendu public le 2 juillet, chiffre entre 14.000 et 18.000 le nombre de soldats rwandais déployés au Nord et au Sud-Kivu à la fin de 2025 – l’équivalent de plusieurs brigades.

Le même rapport nomme la chaîne de commandement rwandaise et désigne l’ancien général James Kabarebe, conseiller défense de Paul Kagame, comme coordinateur de l’ensemble.

Dans un théâtre où l’armée rwandaise opère à cette échelle aux côtés du M23, où des sociétés militaires privées se sont déjà succédé, l’entrée en scène d’opérateurs étrangers supplémentaires n’aurait rien d’une aberration.

La mise en garde de Lavrov, comme l’alerte du gouverneur du Sud-Kivu, s’inscrit dans cette réalité : celle d’une guerre où les mains étrangères sont nombreuses, et où celles qui manient aujourd’hui les drones frappent des civils congolais en toute impunité.

L’uranium comme monnaie d’influence

Le versant le plus discret de cette séquence est peut-être le plus éclairant, car la diplomatie russe n’avance pas qu’avec des mots : elle avance aussi avec des réacteurs. À Bujumbura, Lavrov a confirmé que Rosatom avait scellé avec le Burundi un document-cadre de coopération nucléaire, que des étudiants burundais se forment déjà en Russie et que Moscou propose à Gitega ses petits réacteurs modulaires. Le Burundi, faut-il le rappeler, tient le front aux côtés des FARDC.

Ce geste ne prend son sens qu’en miroir de l’autre rive de la ligne de front. Le 19 mai, le Rwanda signait à Kigali un accord de coopération nucléaire civile avec les États-Unis et l’entreprise américaine Holtec pour le déploiement de son réacteur SMR-300.

Les deux camps du conflit congolais se retrouvent ainsi dotés, chacun, de son parrain atomique – Washington adossant le Rwanda, Moscou ancrant le Burundi. L’atome devient une monnaie d’influence de long terme, la formation des cadres nouant des dépendances qui se comptent en décennies. Que la seule centrale en activité sur le continent demeure sud-africaine, et que ces projets tiennent encore du mémorandum plus que du béton coulé, n’ôte rien à la logique : ce qui se joue autour de la RDC – la seule a détenir des mines d’uranium importantes à Shinkolobwe – n’est pas seulement l’électricité, c’est l’allégeance.

Prendre les alertes au sérieux

Une mise en garde formulée par un diplomate de la stature de Sergueï Lavrov, doublée d’une alerte lancée par un gouverneur congolais, sur un théâtre où l’ingérence étrangère est un fait établi et où les drones fauchent désormais des civils, ne se balaie pas d’un revers de main.

Elle appelle vérification, enquête, transparence — de la part des Nations unies comme des acteurs régionaux.

Kinshasa a tout intérêt à documenter précisément qui arme, qui pilote, qui forme les opérateurs de ces engins qui tombent sur Fizi et sur Kisangani. Car derrière la question des Ukrainiens comme celle des Français se cache une exigence plus vaste et plus urgente :

identifier, nommer et tenir pour responsables tous ceux qui, dans le ciel du Kivu, font aujourd’hui voler la mort.

Eugène Diomi Ndongala,

Démocratie Chrétienne, DC