LE BEAU MARCHE DE BUMBA ET LE VRAI CAUCHEMAR DES KINOIS
Deux ans de promesses. Zéro transformation visible dans les rues débordantes d’ordures de la capitale.

Sur les réseaux, le gouverneur Daniel Bumba présente fièrement son nouveau Grand Marché. Des rendus 3D impeccables : bâtiments modernes aux lignes épurées, parkings à étages, allées lustrées, palmiers alignés au cordeau.
C’est beau. C’est lisse. C’est un mensonge en haute définition.
Parce qu’à deux pas de là, la réalité continue de broyer les Kinois.
Les enfants qui vendent à même le sol. Les mères qui portent leurs bassines sur la tête en slalomant entre les motos et les tas d’ordures. Le bruit permanent. Le stress permanent. La poussière qui colle à la peau et se dépose dans les poumons.
Ça, c’est le quotidien. Pas en 3D.
Et Bumba n’est même pas le premier à vendre ce rêve-là. À chaque fois, les mêmes belles images. Les mêmes discours sur la « vision ». Les mêmes maquettes qui font rêver les naïfs et les épuisés. Et à chaque fois, le même dénouement : des retards, des complications, des chantiers qui traînent ou qui s’arrêtent net, pendant que la ville s’étouffe un peu plus.
Aujourd’hui, même le président de la République dit sa colère devant la lenteur du chantier. Deux ans après l’installation de Daniel Bumba à la tête de Kinshasa, on en est toujours à exhiber des images virtuelles et à distribuer des espaces sur le papier. Le vrai Zando, lui, n’a pas bougé d’un centimètre dans son chaos. Les commerçants croupissent dans des conditions indignes. Les habitants encaissent toujours les embouteillages monstres, les inondations, les rues défoncées, l’insalubrité qui ne finit jamais.
Et il y a pire que la lenteur. Il y a l’addition.
Car le premier Grand marché n’est toujours pas achevé. Lancé il y a des années, monté sur des financements bancaires, promis « dans quatre mois » puis encore repoussé, il n’a jamais vraiment ouvert ses portes. Mais il a déjà fait ce que les chantiers inachevés font toujours : il a creusé un trou. Un trou dans les finances de la ville. Une dette que Kinshasa traîne pendant que ses commerçants attendent encore leurs étals.
Alors posons la question que personne, à l’Hôtel de ville, ne veut entendre. Qui va payer pour le nouveau rêve ?
Qui va financer les rendus impeccables, les palmiers alignés, les parkings à étages ? Sur quel argent ? Avec quelle dette de plus, contractée sur le dos d’une ville qui n’a même pas fini de rembourser la première ?
On vend aux Kinois un deuxième marché flambant neuf alors que le premier n’existe encore que sur des écrans — et qu’il coûte déjà.
Parce qu’un rêve en haute définition, ça se finance. Et à Kinshasa, on connaît la règle : les images sont gratuites, mais c’est toujours le Kinois qui règle l’ardoise.
C’est une moquerie qui ne dit pas son nom.
Parce que promener des rendus 3D sous le nez de gens qui passent leurs journées à patauger dans la boue, à avaler la fumée et à se faire voler leur temps dans des bouchons interminables, ce n’est plus vendre un projet. C’est vendre du mépris. C’est leur dire, en substance : « Regardez comme ce serait beau, si on faisait vraiment quelque chose. En attendant, débrouillez-vous avec le cauchemar. »
Kinshasa n’a plus besoin de rêves en haute définition. Elle a besoin de pelles, de camions, de béton et d’asphalte. Elle a besoin d’une volonté politique qui ne s’arrête pas au communiqué et à la visite protocolaire. Elle a besoin qu’on s’attaque au Zando pour de vrai, pas seulement sur un écran. Elle a besoin qu’on finisse ce qu’on a commencé avant d’en lancer un autre — et qu’on lui dise, chiffres à l’appui, ce que tout cela coûte et qui rembourse.
Et surtout, Kinshasa n’a aucun besoin qu’on entasse encore plus de monde au centre-ville, dans la même commune de la Gombe du premier Grand marché toujours inachevé!
C’est même l’inverse de ce qu’il faut faire. Ce centre-ville est déjà invivable, saturé, étranglé par des embouteillages que personne n’a jamais réglés. Y planter un marché géant de plus, y aspirer chaque jour des dizaines de milliers de vendeurs et d’acheteurs supplémentaires, c’est ajouter du chaos au chaos.
Une capitale de cette taille ne se gère pas en concentrant, elle se gère en désengorgeant : en décentralisant, en multipliant les marchés et les services dans les communes périphériques, là où vivent réellement les Kinois. C’est l’abécédaire de l’aménagement urbain. Que le gouverneur mise encore sur la concentration au lieu de l’étalement en dit long : c’est un signe de plus de son incompétence à penser la ville autrement qu’en maquettes.
Et comme si les maquettes ne suffisaient plus, on a sorti l’artillerie lourde. Face à une capitale sinistrée par sa propre saleté, le chef de l’État a confié l’assainissement de Kinshasa à un général : le lieutenant-général Jean-Pierre Kasongo Kabwik, patron du Service national, placé à la tête d’une Task Force présidentielle. Des milliers de « bâtisseurs » promis, une discipline militaire annoncée, des communiqués martiaux sur la « tolérance zéro ». Sur le papier, l’offensive avait tout d’un tournant.
Sur le terrain, les Kinois attendent encore de voir la différence. Les caniveaux restent bouchés, les immondices restent là où ils étaient, les avenues du Zando toujours aussi crasseuses. On a annoncé une armée contre la crasse ; on peine à en voir les effets. Pour quelles raisons ce déploiement tarde-t-il à transformer quoi que ce soit ? Personne ne le dit clairement. Encore une mobilisation claironnée en haut, encore un résultat qui se fait attendre en bas.




