DE WASHINGTON A DOHA: L’ECHEC ANNONCE QUI RAMENE LA RDC AU DIALOGUE INTERCONGOLAIS
Un an après la signature de l’Accord de Washington entre Kinshasa et Kigali, un peu plus de six mois après la ratification présidentielle du 4 décembre 2025, et alors que le processus parallèle de Doha entre le gouvernement congolais et l’AFC/M23 s’enlise round après round, l’évidence commence à s’imposer aux capitales de la région comme aux chancelleries occidentales : la formule diplomatique portée par l’administration Trump ne produit pas la paix qu’elle promettait. Pire, elle en éloigne les conditions. Et cet échec, loin d’être un simple contretemps, prépare mécaniquement le retour à un format que la diplomatie américaine a précisément voulu contourner : celui du dialogue intercongolais, avec les rebelles — et donc, in fine, avec le Rwanda — comme parties assises à la même table que Kinshasa.

L’accord de Washington ou la paix sans le désengagement
Rappelons les termes. L’accord signé le 27 juin 2025 par les ministres des Affaires étrangères Thérèse Kayikwamba Wagner et Olivier Nduhungirehe, sous la supervision de Marco Rubio, prévoyait deux obligations cardinales : le retrait des troupes rwandaises de l’est de la RDC dans un délai de 90 jours, et la neutralisation des FDLR par Kinshasa. Un « Concept d’opérations » (CONOPS) devait encadrer ce désengagement, un Mécanisme conjoint de coordination de la sécurité (JSCM) devait le vérifier.
Un an plus tard, le constat est glaçant. Le Groupe d’experts des Nations Unies documente non pas un retrait, mais une « consolidation militaire rwandaise » : quelque 18.000 soldats rwandais restent déployés au Nord et au Sud-Kivu, soit un triplement par rapport aux estimations onusiennes de fin 2024 (environ 4.000 à 6.000 hommes lors de la signature). Sur la même période, la superficie contrôlée par l’AFC/M23 a augmenté de 30 %. Aucun retrait significatif n’a été observé. La chaîne de commandement de Kigali est identifiée nommément, du général James Kabarebe — pourtant sanctionné par le Trésor américain début 2025, aujourd’hui conseiller spécial chargé de la défense et de la sécurité.
Doha : les huit piliers et les deux protocoles
Le volet qatari, censé compléter Washington en s’attaquant à ce que le premier n’osait pas nommer – le fait que le M23 n’était pas partie à l’accord et se déclarait « non concerné » – ne se porte pas mieux. L’accord-cadre du 15 novembre 2025 posait huit piliers : cessez-le-feu, prisonniers, réintégration, retour des réfugiés, citoyenneté, justice transitionnelle, restauration de l’autorité de l’État, relance économique. Sept mois plus tard, seuls « deux protocoles sont signés » : celui sur les prisonniers (14 septembre 2025) et celui sur la vérification du cessez-le-feu (14 octobre 2025). Aucun n’est réellement appliqué : le délai de dix jours convenu à Montreux, en avril 2026, pour la libération des 477 détenus identifiés par le CICR a expiré sans libération.
La ministre Kayikwamba Wagner elle-même a reconnu, en mars 2026, que « la détérioration de la situation au Moyen-Orient » relègue le dossier congolais au second plan. Traduction diplomatique : Washington a d’autres priorités, et le Qatar médiateur est absorbé par sa propre région. Le processus de Doha, délocalisé en Suisse faute de sécurité au Golfe, avance « à pas de tortue ».
Ce que la diplomatie américaine a voulu éviter
Il faut nommer la logique qui a présidé à l’architecture Washington-Doha. Les États-Unis ont voulu séparer deux dossiers que l’histoire des Grands Lacs a toujours liés : la question interétatique (RDC-Rwanda) d’un côté, la question rebelle (Kinshasa-M23) de l’autre. Ce découplage servait un double objectif : d’abord, offrir à Kinshasa le narratif que le M23 n’est pas un problème intérieur et que le retrait rwandais suffirait à le vider de sa substance ; ensuite, adosser la paix à un accord bilatéral sur les minerais critiques, dans lequel les intérêts miniers américains trouvaient leur compte.
Or ce découplage est précisément ce qui rend l’ensemble inopérant.
Il permet au Rwanda de nier son emprise sur le M23 tout en conservant celle-ci comme levier ; il permet au M23 de refuser toute contrainte au motif qu’il n’est pas signataire de Washington ; et il permet à Kinshasa de ne pas avoir à traiter politiquement une rébellion qu’il persiste à qualifier de simple proxy étranger. Chaque partie y trouve un alibi pour ne pas céder. Aucune ne s’y trouve contrainte de bouger.
Le tout supervisé par une puissance médiatrice, les États-Unis, dont l’International Crisis Group note pudiquement, dans son rapport n°320 de décembre 2025, que « si Washington relâche le pilotage du volet RDC-Rwanda, il reviendra aux puissances africaines de reprendre la main ». La formule est courtoise. Elle signifie : la médiation américaine n’a plus la volonté de faire respecter ce qu’elle a fait signer. Il demeure que la médiation américaine a eu son butin de minerais stratégiques mais il a donné en échange le leurre d’une formule qu’elle n’a pas fait aboutir, faute de volonté politique.
Remettre la patate chaude aux africains apparait trop commode : on tire les dividendes mais on ne joue pas le jeux diplomatique jusqu’ au fond.
Le retour du refoulé : le dialogue intercongolais
C’est ici que la diplomatie africaine reprend ses droits. Car ce que le format Washington-Doha refuse de reconnaître, le dialogue intercongolais l’avait posé comme prémisse dès 2001 à Sun City, sous la médiation de Sir Ketumile Masire et le patronage de l’Union africaine naissante : une crise congolaise ne se règle qu’à travers un dialogue inclusif réunissant, autour de la même table, le gouvernement, les rébellions armées, l’opposition politique non armée et la société civile — et, de manière assumée ou implicite, les parrains régionaux de ces rébellions…
C’est la formule 1+4 de la transition, décriée à l’époque mais qui a permis, cahin-caha, d’organiser les élections de 2006 et de refermer la deuxième guerre du Congo. C’est un classique de la diplomatie africaine : la reconnaissance- bien que douloureuse – que la paix ne s’obtient contre les acteurs armés, mais avec eux ; qu’aucune stabilité durable n’existe si les États voisins ne sont pas embarqués dans un dispositif régional contraignant ; qu’aucune médiation externe ne remplace la légitimité de la médiation continentale, portée par l’Union africaine et les communautés économiques régionales.
Et il faut, pour saisir la portée de cette formule, mesurer d’où elle est partie.
La RDC de 2001, celle qui s’assied à Sun City, est infiniment plus fragile que celle de 2026.
Elle sort de l’assassinat de Laurent-Désiré Kabila, elle n’a pas de Constitution — la Loi fondamentale de 1964 est caduque, celle de 1967 vidée de sa substance, et le débat sur le texte à venir n’est même pas ouvert. Elle n’a pas de président légitimé par les urnes : Joseph Kabila accède au pouvoir par succession dynastique, sans onction électorale, à la tête d’un pays coupé en trois zones sous contrôle militaire distinct — Kinshasa au gouvernement, Goma au RCD adossé à Kigali, Gbadolite au MLC adossé à Kampala. Il n’y a plus d’armée nationale unifiée, plus d’administration territoriale continue, plus de banque centrale opérant sur l’ensemble du territoire. L’ONU dénombre alors jusqu’à sept armées étrangères sur le sol congolais.
C’est dans ce vide institutionnel abyssal que le dialogue intercongolais a réussi à produire une Constitution de transition, un exécutif partagé, une réunification territoriale progressive et, au bout de la chaîne, les élections de 2006 et la Constitution du 18 février de la même année. Autrement dit : la formule a fonctionné là où il n’y avait, littéralement, rien à quoi la raccrocher.
En 2026, la RDC dispose au contraire d’une Constitution en vigueur, d’un président deux fois élu, d’un Parlement issu du suffrage universel, d’une architecture provinciale décentralisée, d’une armée nationale — quelles qu’en soient les faiblesses — et d’une diplomatie qui a su, ces dernières années, isoler le Rwanda sur plusieurs scènes multilatérales. Le pays a des institutions à défendre, pas un vide à combler. Un dialogue intercongolais version 2026 ne poserait donc pas la question de la refondation de l’État – celle-ci est tranchée – mais celle, plus circonscrite, du traitement politique d’une rébellion territorialement circonscrite et de son parrain régional. Si la formule a produit une République dans les décombres de 2001, elle peut, à plus forte raison, produire une paix dans le cadre constitutionnel de 2026. L’objection classique — « on ne parle pas avec des rebelles » — n’a jamais été aussi peu recevable qu’aujourd’hui, précisément parce que le cadre institutionnel qui accueillerait ce dialogue est plus solide qu’il ne l’a jamais été depuis l’indépendance.
Les indices de ce retour sont déjà visibles. Le Togo de Faure Gnassingbé a été désigné comme médiateur de l’UA. Les sommets conjoints CAE-SADC (Communauté d’Afrique de l’Est et Communauté de développement d’Afrique australe) tentent, depuis mars 2025, de réarmer un pilotage africain. L’Angola et le Kenya, écartés par la vague Trump-Boulos, redeviennent des interlocuteurs recherchés.
Ce que Kinshasa doit accepter et ce que Kigali ne pourra pas éviter
Pour Kinshasa, ce retour est politiquement coûteux, mais c’est le prix à payer pour des graves erreurs commises. Il implique de renoncer à la thèse selon laquelle le M23 n’est qu’une créature de Kigali sans épaisseur politique propre. Il oblige à accepter que la question de la nationalité, celle du retour des réfugiés, celle de la gouvernance des Kivus, sont des questions internes que la seule pression sur Kigali ne résoudra pas.
Pour Kigali, ce retour est également inconfortable. Aussi longtemps que le dossier restait bilatéral avec les États-Unis, il pouvait être traité comme une négociation d’affaires : minerais contre désengagement. Ramené dans le cadre continental, il redevient une question de responsabilité politique – celle du soutien à une rébellion en territoire souverain d’un État membre de l’Union africaine. Et Kigali sait qu’à ce jeu-là, les précédents pèsent lourd.
Conclusion : un classique, non un aveu
Il ne faut pas voir dans ce retour au dialogue intercongolais un aveu d’impuissance de l’Afrique. Il faut y voir, au contraire, la reconnaissance d’un savoir-faire propre : celui d’une diplomatie qui, depuis les accords d’Addis-Abeba de 2013 en passant par Sun City, sait que la paix aux Grands Lacs se construit par cercles concentriques — d’abord entre Congolais, ensuite entre voisins, enfin sous garantie continentale et internationale. L’inverse – commencer par le sommet interétatique en espérant que le reste suivra, sans être prêts à en payer le prix et l’engagement – a été essayé à Washington. Il a produit 18.000 soldats rwandais déployés, un M23/RDF qui gagne du terrain, un cessez-le-feu de papier, et une paix qui s’éloigne à mesure qu’on la signe.
La diplomatie américaine, en cédant progressivement la main, ne fait finalement que restituer à ses propriétaires légitimes un dossier qu’elle n’aurait jamais dû prétendre traiter seule, si elle n’était pas prête à payer le prix en termes de mise à l’index du pays agresseur. Reste à espérer que Kinshasa, Kigali et les capitales africaines auront le courage d’aller jusqu’au bout de cette leçon : le dialogue intercongolais, formule décriée mais éprouvée, n’est pas le plan B de la négociation aux Grands Lacs. Il en est, encore une fois et faute de mieux, la matrice.
Bref : soit Washington s’assume et fais sérieusement respecter son accord et son modèle diplomatique, avec des sanctions réelles et pas cosmétiques contre le Rwanda et Kagame pour le forcer à quitter la RDC, soit Trump et Rubio cèdent le témoin à la diplomatie africaine qui appliquera inévitablement la formule du dialogue intercongolais, avec ses pesanteurs, ses risques et ses infiltrations institutionnelles.
Eugène Diomi Ndongala,
Démocratie Chrétienne, DC




