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LA MONTAGNE DE BUJUMBURA A ACCOUCHE D’UNE SOURIS

On aurait pu écrire le communiqué avant même que l’avion de Mgr Nshole et consorts ne quitte le tarmac de Kinshasa.

Il aurait suffi d’aligner les mots que la diplomatie africaine garde en réserve pour les jours sans résultat : dialogue, ouverture, confiance, unité.

On les a ressortis, lundi, à Bujumbura, exactement dans cet ordre, exactement avec cette gravité de façade. Et l’on voudrait nous faire croire qu’il s’est passé quelque chose.

Il ne s’est rien passé. Pire : il ne pouvait rien se passer. La souris n’est pas une surprise. Elle était au bout du chemin dès le premier jour, tapie dans les plis d’une mise en scène trop belle pour être honnête.

Regardez le décor, et vous comprendrez le dénouement. On convoque, sous les lambris d’une capitale voisine, une opposition qui réclame la tête d’un président, des évêques, des pasteurs, tout ce que le Congo compte de contestataires, et l’on confie l’arbitrage de cette querelle intime à qui ?

Au président Évariste Ndayishimiye. C’est-à-dire au chef d’un État dont les soldats foulent le sol congolais, à un homme qui vient de dérouler le tapis rouge à Félix Tshisekedi, à un médiateur qui a reçu, de l’aveu même de l’opposition, le « feu vert » de la partie qu’il est censé départager.

On appelle cela une médiation. Il faudrait plutôt parler d’un huis clos entre amis, où l’invité principal joue à la fois l’arbitre et le supporter. Le résultat était scellé avant le coup d’envoi, et tout le monde, autour de la table, le savait.

Un homme, pourtant, avait mis le doigt sur le vice originel avant même le dénouement. Dans une tribune au titre prophétique « L’angle mort de Bujumbura : consulter la rue en colère, oublier le camp de la cohésion », publiée le 4 juillet 2026, Eugène Diomi Ndongala, votre serviteur, avait une vérité que l’on feint d’ignorer :

il existe une manière très sûre de rater une consultation censée apaiser un pays, c’est de n’y convier que ceux qui réclament un bras de fer. Or c’est très exactement ce qu’a fait Bujumbura. En tendant la main aux seuls dirigeants de la Coalition Article 64 – ceux-là mêmes qui fourbissaient une marche pour exiger le départ de Tshisekedi -, la médiation a offert son micro et ses projecteurs à la fraction la plus frontale de l’opposition, et laissé dans l’ombre tout un courant : celui qui a choisi la cohésion nationale plutôt que l’épreuve de force.

Le postulat, dès lors, est faussé d’entrée : il prend la partie pour le tout.

Il assimile « l’opposition congolaise » à son aile la plus intransigeante, comme si la scène politique du pays n’était qu’un bloc monolithique. Elle ne l’est pas. Entre ceux qui scandent que Tshisekedi doit partir et ceux qui plaident pour un pacte républicain, il existe un espace entier — et c’est précisément cet espace que la consultation a rayé de la carte. L’ironie est d’autant plus cruelle que toute la doctrine régionale, depuis des mois, ne jure que par un seul mot : l’inclusivité. L’Angola, mandaté par ses pairs pour consulter l’ensemble des parties, en avait fait la clé de voûte de sa feuille de route. Écouter une seule extrémité du spectre ne fabrique pas un consensus ; cela fabrique, méthodiquement, le grief de demain.

Le plus absurde, c’est qu’en tranchant ainsi, Bujumbura dessine une ligne de partage qui ne correspond à aucune réalité du terrain. Le courant qu’on a laissé à la porte – celui qui plaide depuis un an pour un dialogue apaisé, une justice transitionnelle, une réconciliation sans amnésie – n’est pas une chimère : il est structuré, et il est le seul pont praticable vers le pouvoir. L’écarter, comme j’avais souligné le 4 juillet passé, c’est brûler le pont pour ne garder que la barricade.

Et l’on ose présenter cet exercice comme une contribution à la stabilité, quand une consultation qui n’amplifie que la revendication maximaliste durcit les lignes au lieu de les rapprocher, et offre une tribune internationale à un ultimatum là où l’heure appelle un compromis.

Dans un pays dont l’Est saigne encore – des centaines de civils tués depuis mars, des millions de personnes en insécurité alimentaire, l’ombre d’Ebola par-dessus le marché -, l’urgence n’était pas de couronner une frange de l’opposition contre une autre, mais de rassembler tout ce qui, dans la classe politique, place encore la survie de la République au-dessus de ses comptes.

Un facilitateur de l’Union africaine devrait le savoir mieux que quiconque : la crédibilité d’une médiation ne se mesure pas au prestige des invités, mais à la largeur de la salle qu’on ouvre. Une salle où ne siègent que les partisans du choc n’est pas une table de paix. C’est une tribune de campagne.

La souris, dès lors, n’était plus une menace : c’était une promesse.

L’opposition elle-même n’a pas fait semblant d’y croire bien longtemps. À peine descendue d’avion, à peine relevée des fauteuils de Bujumbura, la Coalition Article 64 confirmait qu’elle maintenait sa marche du 22 juillet et son exigence de démission. « Il n’y a pas à transiger », lâchait l’un des siens, avec cette franchise qui vaut aveu. Traduisez : nous sommes venus, nous avons écouté les jolis mots, et nous repartons précisément là où nous étions arrivés. Voilà le miracle de Bujumbura : réunir tout ce beau monde pour que chacun rentre chez lui avec ses certitudes intactes et son ultimatum en bandoulière.

Et puis il y a cette lassitude qui monte, cette ironie amère de qui a déjà vu le film. Car Bujumbura n’invente rien. Elle s’ajoute au cimetière des grandes espérances diplomatiques : Luanda qui piétine, Nairobi qui s’essouffle, la médiation togolaise qui cherche encore sa raison d’être, les accords de Washington que le vent contraire menace déjà d’emporter. À chaque impasse, une capitale se dévoue, un chef d’État revêt le costume du sauveur, on convoque la presse, on signe des sourires, et le lendemain le Congo se réveille avec exactement les mêmes plaies.

On a fini par institutionnaliser l’illusion du mouvement.

Bouger beaucoup pour n’avancer jamais : la région en a fait un art, et Bujumbura n’en est que le dernier vernissage.

Ceux qui voudraient sauver le rendez-vous nous serviront l’argument imparable, celui qu’on ne peut jamais réfuter : patience, la vraie partie se joue en coulisses, une navette discrète relierait bientôt Bujumbura à Kinshasa, il ne faut pas juger trop vite.

C’est commode, l’invisible : on peut y loger tous les espoirs, puisqu’on ne peut rien y vérifier. Mais une médiation qui a quelque chose à offrir plante des jalons publics, prend date, s’engage – précisément pour qu’il en coûte de trahir.

Bujumbura n’a rien planté du tout. Elle s’est contentée de flotter dans le vague, ce brouillard où les puissants aiment tant se réfugier quand ils n’ont rien à décider. Et l’on nous demande d’appeler cela un espoir.

Au bout du compte, faisons les comptes, justement. Que reste-t-il de ce sommet où se pressaient un président de l’Union africaine, une coalition jusquauboutiste et certaines Églises du pays ?

Une marche repoussée de deux semaines. Le 8 est devenu le 22. Voilà l’unique trophée, la seule ligne au bilan, le grain de sable arraché à la montagne. Pendant ce temps la défiance demeure intacte et déjà les interdictions de manifester pleuvent …

La montagne a grondé, les caméras ont tourné, les communiqués ont ronronné.

Et de tout ce fracas n’est sortie qu’une petite bête grise, qui n’étonne que ceux qui voulaient bien être dupes. Bujumbura n’a pas trahi ses promesses.

Elle n’en avait tout simplement aucune à tenir.

Eugène Diomi Ndongala,

Démocratie Chrétienne, DC

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