QUAND KIGALI EXIGE QUE LE CONGO DEMANTELE SON ARMEE
Sur la déclaration du sénateur rwandais Evode Uwizeyimana – et sur ce qu’elle révèle du vrai visage de l’occupant.

Il y a des paroles qui, à elles seules, disent plus long qu’un rapport de mille pages. Le sénateur rwandais Evode Uwizeyimana vient d’en prononcer une. En kinyarwanda, devant les siens, il a énoncé une thèse froide : démanteler les FDLR, c’est démanteler toute l’armée congolaise.
Le ministère de la Défense rwandais, loin de désavouer son sénateur, a relayé le propos et l’a explicité pour l’auditoire international. Voilà donc, en toutes lettres, ce que Kigali pense de la République démocratique du Congo : un espace à gérer, une armée à dissoudre, une souveraineté à renégocier.
Je prends la plume aujourd’hui parce que le silence de nos institutions face à cette provocation serait la démission. Et parce que ce que le sénateur rwandais a dit tout haut, ses ministres le pensent tout bas depuis des années.
Ce qui vient d’être dit, et pourquoi cela dépasse l’incident diplomatique
Reprenons le fait, dépouillé de toute glose. Un membre du Sénat d’un État qui occupe militairement notre territoire — dont les Forces de défense sont documentées par le Groupe d’experts des Nations unies, dans son rapport S/2026/466 transmis fin juin, à hauteur de quatorze à dix-huit mille soldats sur notre sol — demande publiquement que nous démantelions notre armée nationale. Il ne dit pas : réformez, épurez, professionnalisez. Il dit : démanteler. Le mot est net. Le sens est clair.
Aucune démocratie sérieuse au monde n’accepterait cela. Et pourtant, un sénateur nommé par le président Paul Kagame – car au Rwanda le Sénat comprend une part de personnalités désignées par le chef de l’État -se permet d’exiger de nous ce qu’aucun peuple libre ne saurait concéder : le désarmement de son État avant même que l’agresseur n’ait consenti à se retirer.
C’est le monde à l’envers. Démantelez, purifiez, obéissez, et alors peut-être nous partirons.
Nous ne partirons jamais, dit en réalité la formule. Parce que le démantèlement d’une armée nationale est un préalable inaccessible par nature.
L’inversion morale de l’agresseur en victime
Il faut nommer cette inversion pour ce qu’elle est. Depuis 2022, les rapports du Groupe d’experts de l’ONU documentent année après année la présence de troupes rwandaises sur notre sol congolais. Le rapport S/2026/466 chiffre cette présence entre quatorze mille et dix-huit mille soldats, nomme James Kabarebe — désormais conseiller principal du président Kagame pour la défense et la sécurité depuis le 1er décembre 2025 — comme la principale liaison rwandaise avec le M23, et évalue à environ trente mille les combattants de l’AFC/M23 supervisés par les Rwanda Defence Forces. Le même rapport conclut, avec la précision froide de l’enquête, que Kigali dicte les territoires à conquérir, à tenir, à évacuer.
Face à cette réalité, quelles sont les forces FDLR que le Rwanda invoque comme menace existentielle ?
Les experts onusiens, dans ce même rapport de fin juin, les estiment à quelques milliers de combattants — dans une fourchette allant de trois à quatre mille cinq cents selon les évaluations, à comparer aux dix mille que le mouvement s’attribue lui-même dans une posture manifestement gonflée. Le rapport officiel du Département d’État américain sur le terrorisme, publié dès 2010 et confirmé en 2013, établissait déjà que la FDLR « n’est plus la menace militaire pour le gouvernement rwandais qu’elle a été ». Depuis, aucune attaque transfrontalière significative n’a été documentée sur le sol rwandais. Les analyses convergentes du Rift Valley Institute, de l’Oakland Institute et de plusieurs think tanks des Grands Lacs confirment que le groupe ne dispose plus ni de la logistique, ni de la structure de commandement, ni de l’ambition d’une projection offensive contre le Rwanda.
Et c’est à cet écart abyssal entre le prétexte et les moyens que Kigali situe sa justification. Pour chaque combattant FDLR, entre trois et cinq soldats rwandais sont aujourd’hui déployés sur notre territoire, en violation de la résolution 2773 du Conseil de sécurité adoptée en février 2025. Ce n’est pas la défense qui parle. C’est l’occupation qui se drape dans le vocabulaire de la sécurité.
Uwizeyimana ne dérape pas — il révèle
On me dira que le sénateur Uwizeyimana s’est emporté, qu’il n’engage pas son gouvernement, que c’est là une déclaration marginale. Ce serait s’aveugler volontairement.
Cet homme n’est pas un franc-tireur. Il a été ministre d’État chargé des Affaires constitutionnelles et juridiques. Il a été nommé sénateur par Paul Kagame en octobre 2020, puis reconduit récemment avec la reconnaissance publique du chef de l’État-car au Rwanda, la Constitution accorde au président le pouvoir de désigner directement une partie des sénateurs. Il fait partie du premier cercle de confiance du régime. Quand un tel homme parle, il parle à voix haute pour un cercle qui parle à voix basse depuis longtemps.
Et le contenu de sa déclaration s’inscrit exactement dans la ligne officielle rwandaise que je vois se durcir depuis douze mois.
Le ministre Olivier Nduhungirehe déclare publiquement que les FDLR « partagent leur idéologie génocidaire avec le commandement de l’armée congolaise ». Le ministère rwandais des Affaires étrangères écrit noir sur blanc, dans son communiqué officiel « Rwanda Clarifies Security Posture », que les FDLR sont « pleinement intégrées » dans nos FARDC. La représentante permanente à Genève, Urujeni Bakuramutsa, martèle devant le Conseil des droits de l’homme que les FDLR sont « armées, coordonnées et intégrées » dans nos forces armées. Autrement dit, la thèse rwandaise consiste à identifier les FDLR à la FARDC elle-même, pour que la neutralisation de l’une exige la dissolution de l’autre.
Uwizeyimana n’a fait qu’énoncer la conclusion. Ses supérieurs bâtissent depuis des mois les prémisses. C’est une opération politique cohérente, méthodique, et parfaitement compréhensible dans son intention : rendre le processus de paix inapplicable par construction, tout en donnant l’apparence de le respecter.
Le vrai visage de l’Accord de Washington
Cette provocation nous force à regarder en face ce que devient l’Accord de Washington entre les mains de Kigali. Signé une première fois le 27 juin 2025 entre nos deux ministres des Affaires étrangères, puis rehaussé au niveau des chefs d’État le 4 décembre 2025 sous l’égide du président Trump, ce texte devait garantir le retrait des forces rwandaises et l’intégration économique régionale. Six jours après cette signature présidentielle, Uvira tombait aux mains de l’AFC/M23. Sept mois plus tard, aucun retrait significatif des troupes rwandaises n’a été observé. Les sanctions imposées le 2 mars 2026 par le Trésor américain contre les Rwanda Defence Forces et quatre de leurs commandants – dont le général Vincent Nyakarundi- n’ont produit aucun effet documenté sur le terrain.
Et aujourd’hui, un sénateur du pays agresseur exige publiquement que nous démantelions notre armée.
Il faut le dire à nos concitoyens sans détour : dans l’état actuel des choses, l’Accord de Washington fonctionne comme un piège.
Il donne à Kigali la respectabilité internationale de la signature tout en préservant la totalité de ses gains territoriaux et miniers, à notre détriment. Il enferme Kinshasa dans un cadre de conditions qui se renégocient à chaque étape. Il transforme chaque exigence rwandaise en obligation congolaise, tandis que chaque obligation rwandaise reste conditionnelle à une neutralisation FDLR que Kigali lui-même définit dans des termes rendus impossibles à satisfaire.
Cette asymétrie n’est pas un accident. C’est le résultat de deux facteurs concordants. D’abord, la stratégie rwandaise, patiente et cohérente.
Ensuite, le désengagement institutionnel des États-Unis, qui préfèrent aujourd’hui sécuriser leurs intérêts miniers dans notre pays plutôt que d’imposer un coût réel à Kigali. Les analyses convergentes de l’International Crisis Group, du Critical Threats Project et de l’Oakland Institute documentent ce basculement de la paix vers l’accès aux minerais critiques comme axe stratégique dominant de Washington. Nous n’avons plus affaire à un médiateur. Nous avons affaire à un investisseur.
Ce que la déclaration d’Uwizeyimana coûte à Kinshasa
Comment expliquer à un père de famille de Goma, à un enseignant de Bukavu, à une mère déplacée de Fizi, que Kinshasa continue à signer des textes avec un État dont un sénateur exige le démantèlement de notre armée ? Chaque déclaration comme celle-ci creuse davantage l’écart entre la parole diplomatique et la réalité vécue par nos concitoyens de l’Est. Elle nourrit la colère, elle nourrit le désespoir, elle nourrit à terme des solutions extrêmes que ni le pouvoir ni l’opposition responsable ne pourront canaliser.
Elle légitime, enfin, la position de tous ceux qui, comme la Démocratie Chrétienne que j’ai l’honneur de présider, alertent depuis des mois sur les vices structurels du processus. Nous ne demandons pas la guerre. Nous demandons la lucidité. Nous demandons que la République ne se laisse pas conduire dans un cadre qui prépare son effacement institutionnel.
Il y a des moments où le silence est une trahison. Celui-ci en est un.
Nous avons connu, comme peuple, trois décennies d’agressions successives menées depuis nos frontières orientales. Nous avons perdu des millions des nôtres. Nous avons enterré des mères, des enfants, des chefs d’État, des ambassadeurs, des Casques bleus, des humbles cultivateurs des Kivu. Nous avons vu notre territoire dépecé, nos minerais pillés, nos institutions calomniées, nos communautés dressées les unes contre les autres.
Aux Congolaises et aux Congolais qui doutent aujourd’hui de leur pays, qui hésitent, qui écoutent trop les sirènes de la division intérieure et de la résignation extérieure, je dis ceci : ce que le sénateur Uwizeyimana a énoncé n’est pas une insulte à un gouvernement.
C’est une insulte à la nation entière.
Le processus de paix ne survivra à cette provocation que si elle est traitée pour ce qu’elle est. Pas une bavure. Pas un dérapage. Pas un incident. Une confession stratégique.
Eugène Diomi Ndongala,
Démocratie Chrétienne, DC




