Aller au contenu principal

Articles de la catégorie ‘rwanda’

QUAND KAMITATU OPPOSE SES LUCIOLES A LA LANTERNE D’ANDRE FLAHAUT

Dans sa tribune « Les baudruches de Monsieur Flahaut », le porte-parole de Moïse Katumbi reproche au ministre d’État belge d’avoir flatté Kinshasa au lieu d’étaler des chiffres. Mais à trop faire scintiller ses statistiques, le porte parole de Katumbi s’embrouille les pinceaux.

Il y a, dans le dernier billet d’Olivier Kamitatu, un tour de passe-passe si subtil qu’on manquerait presque de le voir. L’auteur promet de laisser au vestiaire la politique – les élections, les procès, les griefs – pour ne garder que la froideur des chiffres. « Il n’existe pas d’arithmétique occidentale », écrit-il. Et il a probablement raison.

Le problème, c’est qu’il n’existe pas non plus d’arithmétique innocente.

Car derrière l’homme qui invoque la Banque mondiale et le FMI se tient un autre homme, que le texte oublie de présenter : le directeur de cabinet et porte-parole de Moïse Katumbi, opposant de Félix Tshisekedi. Ce n’est pas un greffier qui compte. C’est un avocat qui plaide. Et un avocat qui se fait passer pour une calculatrice a déjà, sur le premier chiffre, trompé son monde.

Reprenons donc son exercice — mais à l’endroit :

Un procès pour une phrase qui n’a pas été dite.

Tout le billet repose sur une accusation : Flahaut aurait peint un Congo « reluisant » sans « prononcer une seule fois le mot chiffre ». C’est exact. Et c’est heureux.

Car André Flahaut n’est pas un inspecteur des finances : c’est un ministre d’État, un diplomate, un homme dont le métier est de dire où va une relation entre deux pays, pas de certifier un bilan comptable ligne à ligne.

Or ce que Flahaut a décrit – un Congo « replacé dans le concert des nations », une confiance qui revient, des investisseurs qui reviennent — n’est pas une thèse statistique sur le niveau de vie. C’est un constat diplomatique.

Et ce constat est vrai. La RDC a présidé l’Union africaine, le Conseil de Sécurité de l’ONU, a signé des accords stratégiques sur ses minerais, retrouvé une visibilité internationale qu’elle avait perdue sous les années grises. Dire cela n’est pas prétendre que la faim a disparu. Kamitatu le sait parfaitement. Alors il fabrique la thèse qui l’arrange – « Flahaut affirme que la prospérité ruisselle » – pour avoir le plaisir de la pulvériser. C’est le plus vieux tour de la rhétorique : construire soi-même l’adversaire qu’on est sûr de battre.

La pauvreté : un procès du calendrier

Vient alors le morceau le tout de passe passe : cinq ans de boom minier, et la pauvreté qui ne recule « pas d’un pouce ». 73 %. Le chiffre est réel, et il est terrible. Mais que prouve-t-il, exactement ?

Il prouve que soixante années de gouffre – la kleptocratie de Mobutu, deux guerres régionales, l’effondrement kabiliste auquel Katumbi a bien participé – ne s’effacent pas en un quinquennat traversé par une pandémie mondiale et par la plus grande guerre du continent.

Kamitatu demande qu’en cinq ans, un État exsangue transforme un boom minier naissant en prospérité universelle, faute de quoi ce serait un crime.

C’est le raisonnement de celui qui reproche à un convalescent de ne pas courir le marathon le lendemain de son réveil.

Et il y a mieux : les chiffres que Kamitatu concède lui-même le contredisent.

Les recettes propres de l’État sont passées de 4 à 10, puis vers 16 milliards de dollars. La production de cuivre a doublé. Voilà précisément la trajectoire dont parlait Flahaut. Un diplomate signale l’ouverture d’une porte ; le polémiste exige qu’on soit déjà au bout du couloir, et crie au mensonge parce qu’on marche encore.

L’argument qui se retourne : quand l’audit devient une preuve à charge contre l’État qui audite

C’est ici que la démonstration de Kamitatu se mord la queue.

Il aligne les scandales miniers : 16,8 milliards de dollars sous-déclarés révélés par un audit, un procureur général qui dénonce 70 % d’entreprises hors des clous, un rapport de l’IGF accablant sur la Gécamines, un audit lancé sur Sicomines.

Mais qu’est-ce qu’un audit qui révèle ?

Qu’est-ce qu’un procureur qui dénonce, une inspection qui publie ? Ce sont des institutions qui fonctionnent, une vrai lutte contre la corruption qui est menée. Chaque document que Kamitatu brandit contre le régime n’existe que parce que l’État congolais a produit l’organe qui l’a rédigé. Il transforme les signes vitaux d’une redevabilité naissante en certificat de décès. C’est comme accuser un médecin d’incompétence en produisant le diagnostic qu’il vient lui-même de poser.

Ajoutons le tour de main statistique : ces 16,8 milliards « sous-déclarés », il les compare aussitôt aux « trois quarts du budget de l’État », pour l’effet de vertige.

Sauf qu’un chiffre d’affaires sous-déclaré n’est pas une somme qui serait tombée directement dans les caisses publiques. L’homme qui exige de Flahaut qu’il vérifie ses chiffres s’autorise, lui, les rapprochements les plus flottants – pourvu qu’ils sidèrent.

Kisangani : la douleur des victimes n’est pas un argument contre le dialogue

Il faut s’arrêter sur le dossier que Kamitatu tient pour son coup de grâce : les réparations de Kisangani, dont une part infime serait parvenue aux victimes. Si les faits qu’il avance sont exacts, ils sont indignes, et personne – surtout pas Flahaut – ne songerait à les défendre. Sur ce point, on ne joue pas.

Mais observons ce que Kamitatu en fait. Il prend la souffrance de mutilés qui attendent depuis vingt-six ans et la transforme en projectile contre un ministre belge qui parlait de coopération.

Où est le rapport ?

Flahaut n’a jamais certifié la gestion du FRIVAO, que j’ai personnellement critiquée à plusieurs reprises. Reprocher à un diplomate de saluer un réengagement bilatéral, au motif qu’un fonds d’indemnisation a été mal géré, c’est confondre deux ordres de réalité – et se servir des victimes comme d’une massue politique.

Le partenaire qui reste dans la pièce, qui continue de parler, de financer, de presser, obtient plus pour ces victimes que le tribun qui les brandit sur son blog pour marquer un point contre un candidat adverse. La vraie question n’est pas « la Belgique doit-elle se taire ? », c’est « qui, de l’ami exigeant ou de l’accusateur permanent, fait réellement avancer un dossier ? »

L’armée, le Rwanda, et l’alibi retourné

Kamitatu réserve sa dernière charge à l’armée : groupes armés qui prolifèrent, mercenaires étrangers, FARDC qui se délitent. Et il assène sa formule : la déliquescence de l’État est « de fabrication nationale ». Refuser que le Rwanda serve d’alibi, dit-il fièrement.

Fort bien. Mais retournons la phrase, car elle se retourne parfaitement.

Kamitatu refuse le Rwanda comme alibi pour excuser l’État – néanmoins, il utilise l’État défaillant comme alibi pour minimiser le Rwanda.

L’état d’une armée qui combat, depuis des années, une insurrection armée, équipée et pilotée par un voisin – le M23, dont le soutien de Kigali est établi par les experts de l’ONU que Kamitatu cite lui-même – ne se juge pas comme celui d’une armée en temps de paix.

On ne reconstruit pas une force nationale au milieu d’une invasion en récitant les manuels. Et c’est précisément l’ancien ministre de la Défense qu’est Flahaut qui le sait : la première solidarité qu’on doit à un pays agressé, ce n’est pas la leçon de maintien, c’est le soutien.

C’est ce que Flahaut a exprimé en dénonçant les « deux poids, deux mesures » du droit international appliqué à l’Est du Congo. Cela, Kamitatu n’en dit rien. Étrange silence, pour un homme qui reproche les silences sur les chiffres.

Etrange silence, sur les chiffres de 18.000 hommes de troupes rwandais déployés à l’Est de la RDC, comme relate le dernier rapport du Groupe des Experts de l’ Onu sur la RDC.

L’humilité de Flahaut n’est pas de la complicité

Reste le procès en complaisance culturelle. Quand Flahaut refuse de tout ramener à l’article 220, quand il rappelle qu’on n’impose pas un « modèle occidental », Kamitatu crie au sophisme. Mais il y a, dans cette prudence, une leçon que l’Histoire congolaise devrait avoir gravée : les rares fois où Bruxelles a cru savoir mieux que Kinshasa ce qui était bon pour le Congo, cela s’appelait la colonie, puis la tutelle. La retenue de Flahaut n’est pas de la lâcheté diplomatique. C’est la mémoire d’un pays qui a appris, à ses dépens, ce que coûte l’arrogance du donneur de leçons.

La vraie baudruche

Au fond, tout le texte de Kamitatu vibre d’une nostalgie : celle du temps « où, quand la Belgique parlait, on l’écoutait ». On mesure la provocation dans la formule. On en mesure aussi le vertige. Ce temps béni où la parole belge « pesait » sur le Congo a un nom, et ce nom n’a pas laissé, à Kinshasa, que de bons souvenirs.

Faire de la fermeté paternaliste l’étalon de l’amitié, c’est gonfler la plus vieille baudruche de toutes : celle qui prend la voix du maître pour celle du sage.

Flahaut, lui, a choisi l’autre voie – moins flatteuse pour l’ego belge, plus utile au Congo : celle du partenaire qui reste, qui encourage ce qui progresse, qui pousse sans humilier.

On peut trouver son optimisme excessif. On ne peut pas lui reprocher d’avoir compris une chose que le porte-parole d’un candidat éternel feint d’ignorer : on ne reconstruit pas un pays en le sommant, chaque matin, de prouver qu’il n’est pas encore mort.

Kamitatu voulait nous faire prendre ses chiffres pour des lanternes.

Ce sont, pour la plupart, de vraies données – mais rangées, éclairées, orientées par une main qui a un candidat à essayer de de ne pas faire oublier. Les statistiques ne mentent pas.

Ceux qui choisissent lesquelles montrer, si.

Le Congo n’a pas besoin d’amis qui l’accablent au nom de son adversaire.

Il a besoin d’amis qui restent. C’est exactement ce que Flahaut a choisi d’être.

Eugène Diomi Ndongala,

Démocratie Chrétienne, DC