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L’URANIUM EST A NOUS. LA SCIENCE AUSSI. PREMIERS D’AFRIQUE DANS LE NUCLÉAIRE EN 1959,ABSENTS EN 2026

Du « Projet Manhattan » à l’arrêt du TRICO II, le Congo a fourni la matière et perdu le savoir. Fermer Shinkolobwe protégeait le pays ; laisser mourir le CREN-K le désarme. Il est temps de rouvrir le réacteur de recherche de Kinshasa.

En tant que Ministre des Mines de l’époque, j’ ai fermé Shinkolobwe pour empêcher que l’uranium congolais recommence à voyager sans nous. Mais je n’ai pas demandé de fermer l’intelligence du pays.

Je le dis sans détour, parce que vingt-deux ans après mon décret n° 04/017 du 27 janvier 2004 du 27 janvier 2004, « portant classement en zone interdite aux activités minières et/ou aux travaux de carrières, de la zone de Shinkolobwe », trop de gens confondent encore les deux gestes. Classer Shinkolobwe en zone interdite aux activités minières n’était pas un renoncement à la science. C’était, au contraire, le seul acte de souveraineté possible face à une exploitation artisanale anarchique, dangereuse et incontrôlable sur un gisement radioactif, au milieu d’une guerre à peine refermée, avec des milliers de creuseurs exposés et un trafic de « casques » d’uranium qui circulait déjà jusqu’à Kinshasa, Lusaka et plus loin.

L’uranium est une substance réservée. Il n’appartient ni au hasard des puits, ni aux filières parallèles, ni aux intermédiaires qui, depuis 1942, savent très bien ce que vaut notre sous-sol.

J’étais ministre des Mines, à l’époque. J’ai proposé cette mesure. Le gouvernement l’a approuvée. Les Nations Unies, quelques mois plus tard, après l’éboulement de juillet 2004, ont conclu la même chose : la mine devait rester fermée. Pas parce que le Congo n’aurait pas le droit de toucher à l’atome. Parce qu’on ne laisse pas quinze mille personnes fouiller à mains nues un site qui a fourni l’uranium le plus riche du monde.

Ce que je n’accepte pas, en 2026, c’est que cette fermeture soit devenue, par paresse politique, une sentence contre tout le nucléaire congolais.

Ce que le pays était une fois, dans le secteur nucléaire

Avant d’être un État indépendant, le Congo a déjà pesé sur l’histoire atomique du XXe siècle. Ce n’est pas une légende de salon. C’est une géologie. Shinkolobwe n’était pas une mine parmi d’autres. Son minerai atteignait des teneurs que les gisements américains et canadiens n’ont jamais approchées. Sans ce stock, sans ces convois, le calendrier du « Projet Manhattan » n’aurait pas été le même. Hiroshima et Nagasaki portent, dans leur matière même, une part de Katanga. Le monde a explosé. Nous, nous avons continué à extraire.

Puis, le 6 juin 1959, sur la colline du Mont-Amba, à Lovanium, un réacteur TRIGA est apparu.

Premier réacteur nucléaire d’Afrique. Pas une centrale de prestige. Un instrument de recherche, de formation, de production d’isotopes pour la médecine et l’agriculture. En 1959, la majorité du continent n’était pas indépendante. Nous avions déjà, sur les rives du Congo, une infrastructure que beaucoup de capitales européennes n’avaient pas encore.

Le Centre TRICO est devenu le CREN-K. Le Mark I a cédé la place au TRIGA Mark II d’un mégawatt. Des scientifiques congolais ont pris le relais. Félix Malu wa Kalenga n’était pas une caution décorative : il était le preuve qu’un transfert de compétence était possible.

L’AIEA a reconnu le site comme centre régional. L’OUA l’a entériné. Pendant plus de trente ans, ce réacteur a fonctionné sans accident majeur. Il a formé. Il a irradié des échantillons. Il a produit des radio-isotopes. Il a tenu.

Puis l’État a cessé de soutenir.

Ce n’est pas la science qui a failli. C’est la continuité de la politique.

Le réacteur ne s’est pas arrêté parce que la physique congolaise était inférieure. Il s’est arrêté parce qu’un pays ne peut pas entretenir une installation nucléaire à coups de budgets intermittents, de guerres et d’indifférence. 1994 : plus de moyens. Les années de guerre : le site se dégrade. 2007 : le vol de barres de combustible, tache indélébile, signal envoyé à toute la communauté internationale qu’un partenaire sensible n’était plus fiable dans le site sous Joseph Kabila. L’érosion ronge la colline. Les chercheurs restent. L’argent part.

En février 2020, un Conseil des ministres autorise le redémarrage. Le communiqué a existé (voir en annexe).

La machine, elle, n’a pas redémarré. Voilà le vrai portrait de notre État : capable de décider le symbole, incapable d’honorer la durée.

Le nucléaire de recherche ne pardonne pas cela. Un réacteur n’est pas une statue. Sans combustible, sans pièces, sans dosimétrie, sans salaires, sans sûreté physique, il redevient un bâtiment. Et un bâtiment, en politique internationale, ne pèse rien.

Fermer la mine de Shinkolobwe n’était pas enterrer l’atome.

Il faut le répéter jusqu’à ce que Kinshasa l’entende.

Shinkolobwe fermé, cela veut dire : plus d’extraction « artisanale » sur un gisement radioactif. Plus de cobalt gratté dans des galeries instables au-dessus d’une histoire atomique. Plus de minerai qui sort par la porte de derrière pendant que l’État discute de souveraineté par la porte de devant. Et malgré cela, la chronique récente nous dit que des quantités d’uranium ont été exportées en Chine, mélangées à d’autres minerais bruts.

Shinkolobwe fermé, cela ne veut pas dire : plus de physique nucléaire à Kinshasa. Cela ne veut pas dire : plus d’isotopes médicaux. Cela ne veut pas dire : plus de formation d’ingénieurs, de radioprotectionnistes, d’agronomes, de médecins.

Cela ne veut pas dire que le CREN-K doit mourir sous bonne garde, comme on surveille un tombeau.

La contradiction est même inverse. Plus l’uranium est une substance stratégique, plus le pays a besoin d’une compétence nucléaire civile. Qui peut contrôler un minerai s’il ne comprend pas sa gestion ? Qui négocie un partenariat sensible sans laboratoires, sans régulateur crédible, sans chercheurs capables de parler d’égale à égale avec l’AIEA ? Qui prétend protéger ses frontières contre le trafic radioactif s’il n’a plus, chez lui, que la mémoire d’un réacteur arrêté ?

On a interdit la pioche. On a oublié le laboratoire. C’est ainsi qu’un pays devient absent.

Le continent n’a pas attendu Kinshasa.

L’Égypte coule le béton d’El Dabaa. L’Afrique du Sud exploite la centrale nucléaire de Koeberg et prépare la suite. Le Ghana, le Kenya, l’Ouganda, le Nigeria, l’Éthiopie construisent des feuilles de route, des autorités de sûreté, des accords. Le Rwanda, à nos portes, parle SMR, sommets, partenaires américains et russes, et signe pendant que nous, nous commentons.

Je ne jalouserai pas un voisin qui s’organise. Je refuse seulement que le Congo, qui a eu le premier réacteur d’Afrique et l’uranium le plus convoité du siècle dernier, assiste à cette reconstruction comme un invité de seconde zone. L’uranium est chez nous. Les accords, trop souvent, se discutent ailleurs. C’est la répétition exacte de 1942 : la matière part, la décision reste à New York, à Bruxelles, à Kigali, à Vienne — partout sauf là où le minerai est né.

Je ne plaide pas ici pour un Koeberg congolais de demain matin.

Je plaide pour ce que nous avons déjà : un réacteur de recherche. Un mégawatt de science. Assez pour former, analyser, produire des isotopes, appuyer la cancérologie, l’agriculture, le contrôle des matériaux, la radioprotection des mines. Assez pour redevenir un interlocuteur, pas un dossier.

Que faut-il, concrètement ?

D’abord une doctrine. Le nucléaire congolais, au stade où nous sommes, c’est la recherche, la santé, la formation et la sûreté. Pas la bombe. Pas le slogan. La RDC a choisi les usages pacifiques. Qu’elle les assume jusqu’au bout, avec un budget pluriannuel, pas avec un communiqué.

Ensuite un site. Le CREN-K est menacé par l’érosion. On a déjà stabilisé une partie de la pente. Il faut achever le travail, sécuriser le périmètre, moderniser la protection physique, traiter le combustible, remplacer ce qui doit l’être. Un réacteur sous surveillance n’est pas un réacteur vivant.

Puis les hommes. Il reste des techniciens qui, malgré le dénuement, ont empêché l’installation de devenir une épave. Ils ne peuvent pas porter seuls une politique d’État. Il faut une génération nouvelle : physiciens, ingénieurs, médecins nucléaires, inspecteurs du CNPRI, juristes de la sûreté

Enfin la diplomatie. L’AIEA n’a jamais quitté la table. D’autres partenaires non plus. Mais un partenariat international ne produit rien face à un État intermittent. Les investisseurs du sensible choisissent la prévisibilité. Si Kinshasa décide, finance, contrôle et rend compte pendant dix ans, elle reprend sa place. Si elle annonce et disparaît, d’autres parleront à sa place — y compris de son uranium.

Je n’ignore pas le soupçon. Un pays en conflit, des frontières poreuses, du cobalt chargé d’uranium « passager », un vol de combustible dans le passé: tout cela justifie la vigilance, pas l’immobilisme. La meilleure garantie contre le trafic, ce n’est pas le silence du réacteur. C’est un État qui mesure, qui surveille, qui forme et qui punit. Un laboratoire vivant est plus sûr qu’une ruine oubliée.

La souveraineté minière sans souveraineté scientifique est une illusion

J’ai passé assez de temps aux Mines pour le savoir. On peut nationaliser un discours. On ne nationalise pas une compétence qu’on a laissé mourir.

Le cobalt part. Le coltan part. L’uranium, lui, on l’a figé dans un décret – et c’était la seule chose juste à faire. Mais la valeur de l’uranium n’est pas seulement dans la tonne extraite. Elle est dans la capacité à le connaître, à en interdire l’usage criminel, à en tirer des applications civiles, à s’asseoir à Vienne sans tendre la main comme un élève en retard.

Je n’ai pas fait classer Shinkolobwe pour que le pays se taise.

Je l’ai fait pour que plus jamais un enfant de Kambove ne descende dans une galerie radioactive pendant que, quelque part, on transforme notre minerai en puissance. Le corollaire de cette interdiction, vingt-deux ans plus tard, est limpide : rouvrir la science, pas la mine. Remettre le CREN-K en état de chercher. Produire à nouveau des isotopes. Former à nouveau des Africains à Kinshasa. Reprendre, à l’AIEA et dans la région, le siège que l’histoire nous avait donné et que la négligence nous a retiré.

Le premier réacteur d’Afrique n’aurait jamais dû devenir la grande absence du siècle. Ce n’est pas une fatalité géologique. C’est une décision politique

La mine reste fermée. Le laboratoire, lui, doit renaître.

Eugène Diomi Ndongala,

Ministre Honoraire des Mines

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