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RESSOURCES NATURELLES ET PAIX : SORTIR DE LA LOGIQUE DU RISQUE, ENTRER DANS CELLE DE LA JUSTICE

Au moment où j’écris ces lignes, le Conseil de sécurité des Nations Unies siège sur un sujet longtemps resté à ses marges : le lien entre gouvernance des ressources naturelles et paix.

Ce n’est pas un hasard de calendrier. C’est la République démocratique du Congo qui, pour la première fois depuis plus de trente ans, à la présidence tournante du Conseil, a choisi de hisser cette question au sommet de l’architecture sécuritaire mondiale — et d’y pointer un « déficit normatif » : des mécanismes fragmentés, sans réelle force contraignante. Le pays qui, plus que tout autre, a payé le prix de ses richesses invite le monde à changer de regard.

Je saisis l’ouverture pour dire ce qui n’a pas encore été dit assez fort.

Un chiffre suffit à tout résumer. En 2024, la RDC a fourni près des trois quarts du cobalt extrait sur la planète – le métal des batteries, des voitures électriques et de la « transition verte ».

La même année, le cobalt raffiné se vendait plus de trois fois le prix de la matière brute sortie du sol congolais.

Le pays qui fait rouler le monde décarboné ne parvient pas à faire tourner la paix chez lui.

Cette asymétrie n’est pas une anecdote comptable : c’est une variable de sécurité. Et c’est précisément ce que le Conseil, sous présidence congolaise, est appelé à reconnaître.

Le risque protège l’acheteur, pas le producteur

Depuis vingt ans, la communauté internationale a bâti une machinerie impressionnante contre les « minerais de conflit » : diligence raisonnable, traçabilité, publication d’informations, certification. Ces outils ont une vertu réelle. Mais que protègent-ils, au fond?

Ils protègent l’acheteur — la chaîne d’un fabricant, la réputation d’une marque, la conscience d’un consommateur. Ils demandent : « Ce minerai a-t-il financé un groupe armé?» Question légitime. Ils ne demandent presque jamais : ce minerai a-t-il enrichi la communauté qui l’a arraché à la terre ? Qui a décidé de ses conditions d’exploitation ? Qui répare les vies qu’il a brisées ?

Là est l’erreur fondatrice. On a passé deux décennies à rendre l’extraction propre pour ceux qui achètent, presque jamais juste pour ceux qui produisent.

Pire : la logique de la « certfication » a produit ses propres dégâts. Devant un site douteux, l’acheteur prudent se retire – et ce sont des embargos de fait, des creuseurs poussés vers l’informalité, des filières qui basculent hors de tout regard. La conformité a progressé ; l’injustice est restée intacte. Un audit peut cocher toutes les cases pendant qu’un territoire s’effondre.

Il faut donc renverser le paradigme. Les ressources naturelles ne sont ni une malédiction ni un risque à neutraliser : ce sont une infrastructure de paix non encore construite. Une mine bien gouvernée, c’est un hôpital, une route, une école, un emploi qui retient un jeune homme loin d’un groupe armé.

Une mine mal gouvernée, c’est un budget de guerre. Le minerai ne choisit pas ; c’est la gouvernance qui tranche.

L’inégalité de valeur est un carburant de la guerre

Voici l’argument que l’on refuse d’entendre : l’écart entre le prix du brut et celui du produit fini n’est pas seulement une injustice, c’est un moteur de conflit.

Là où une richesse colossale traverse un territoire sans y rien laisser, la frustration devient une ressource stratégique que les entrepreneurs de violence savent exploiter.

La pauvreté au milieu de l’abondance ne produit pas de la résignation : elle produit du recrutement. Capter la valeur localement n’est donc pas un objectif de développement à traiter « plus tard ». C’est une politique de sécurité à mener maintenant, au même titre qu’un cessez-le-feu.

La géocriminalité récompensée : le cas qui accuse

Un exemple suffit à mesurer la faillite du système – et il ne vient pas d’un acteur marginal, mais du cœur même de l’ordre qui se réclame de la responsabilité et de la « transition verte».

Depuis des années, le Groupe d’experts des Nations unies l’établit noir sur blanc : une bonne partie des minerais congolais – coltan, étain, tantale, or – est arrachée à des zones occupées de l’Est du pays, passée de l’autre côté de la frontière rwandaise, mélangée à la production locale, puis réexportée sous un label de traçabilité qui la transforme, comme par miracle, en minerai « responsable ». Les experts onusiens mais aussi le dernier rapport sur le sujet de Global Witness, sont catégoriques : le M23 et le Rwanda tirent un profit massif de cette exploitation illégale, et Kigali exerce un contrôle et une direction « de facto » sur les opérations du mouvement armé. Ce n’est plus de la contrebande : c’est une géocriminalité d’État – l’occupation militaire d’un territoire souverain, le pillage organisé de ses ressources, leur blanchiment par des circuits officiels.

Une enquête de Global Witness publiée en juin 2026 chiffre, pour la seule région de Rubaya, plus de cent tonnes de coltan exportées chaque mois vers le Rwanda, soit quelque 800.000 dollars mensuels -de l’argent qui finance directement la guerre.

Et que fait le premier marché qui se pose en gardien des droits humains ?

En février 2024, l’Union européenne a signé avec ce même Rwanda un mémorandum d’entente sur les « chaînes de valeur durables des matières premières critiques » — tantale, étain, tungstène, or, niobium —, assorti de centaines de millions d’euros via son initiative Global Gateway. Autrement dit : à l’instant précis où les Nations unies documentaient le pillage, l’Europe décernait au pays qu’elles mettent en cause le label de « partenaire fiable et durable », et un accès privilégié à son marché.

Son propre Parlement s’en est indigné. En février 2025, à une écrasante majorité (443 voix pour, 4 contre), puis de nouveau en avril 2026, il a exigé la suspension immédiate de ce mémorandum tant que le Rwanda ne cesse pas toute ingérence en RDC – y compris l’exportation de minerais extraits des zones tenues par le M23. La Commission européenne, elle, n’a pas bougé, jugeant une suspension « contre-productive ». Pendant ce temps, Washington sanctionnait les forces et les réseaux impliqués. L’Europe condamne le pillage d’une main et le contractualise de l’autre.

Voilà la vérité que la gouvernance des ressources doit regarder en face : nos dispositifs de diligence les plus sophistiqués n’ont pas seulement échoué à empêcher le pillage- ils l’ont habillé. Le « minerai responsable » est devenu le costume du minerai de sang.

Aucune traçabilité n’est crédible quand l’acheteur ferme les yeux sur l’origine ; aucune « transition juste » ne se bâtira sur un approvisionnement qui récompense l’occupation.

Du risque à la justice

Refonder ce système ne demande pas cent mesures, mais trois déplacements – qui correspondent aux trois questions qu’une gouvernance juste doit enfin poser :

qui bénéficie, qui décide, qui répare ?

Redistribuer la valeur. Il faut d’abord inverser la charge de la preuve : que les États consommateurs et les acheteurs en aval soient tenus non seulement de « ne pas financer la guerre », mais de contribuer à des résultats justes – un accord signé avec un État accusé par l’ONU d’occuper et de piller son voisin n’est pas un partenariat responsable, c’est une prime à l’agression, et il doit être suspendu tant que dure l’ingérence.

Il faut ensuite garder la valeur là où naît le risque : transformer et raffiner sur place plutôt qu’exporter le brut, au besoin par des quotas régionaux de transformation, car la contrebande de matière première est l’oxygène des groupes armés.

Il faut enfin faire circuler cette valeur vers ceux qui la produisent : une part définie des revenus devraient être versés à des fonds communautaires, pour être surs que les populations locales bénéficient de ces richesses.

Partager la décision.

La justice ne se distribue pas seulement, elle se délibère. Reconnaissons les creuseurs artisanaux comme des acteurs économiques légitimes plutôt que comme une population à criminaliser, et donnons-leur une voix contraignante là où se fixent les conditions d’exploitation. L’actuel code minier de la RDC, par exemple, prévoit des ZEA, Zones d’exploitations Artisanales, qui – sauf au moment où j’étais Ministre des Mines et j’ ai créé deux ZEA en 2003 – n’ont plus jamais été institutionnalisées. Qui décide compte…

Réparer et mesurer.

Un fonds de réparation réellement doté – alimenté par un prélèvement minime sur la valeur en aval – doit indemniser les victimes et les territoires pollués : non une promesse annoncée et jamais tenue, mais un mécanisme opérationnel et redevable.

Une condition non négociable

Aucune de ces mesures n’a de sens sur un territoire sous occupation ou sous la loi des armes.

La justice économique ne se construit pas sur des ruines administrées par la violence. Tout partenariat, toute intégration, toute réforme doit donc rester conditionnelle : à la sécurité, à la souveraineté effective de l’État producteur, à la fin des prédations. Sinon, on ne fera qu’habiller d’un vocabulaire vertueux un pillage mieux organisé.

La paix ne s’audite pas. Elle ne se déduit pas d’une chaîne d’approvisionnement certifiée conforme.

Elle commence là où la richesse cesse de traverser les peuples pour enfin leur appartenir. Le monde a besoin des minerais des pays producteurs pour verdir son avenir ; qu’il accepte, en retour, que ces minerais redeviennent ce qu’ils n’auraient jamais dû cesser d’être – non plus une raison de se battre, mais un moyen de vivre en paix.

Eugène Diomi Ndongala,

Démocratie Chrétienne, DC

Ministre Honoraire des Mines

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