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UN FRANC SUR SIX

Parlons de notre économie, vu qu’on nous a accusé de banaliser les chiffres et on va le faire en toute objectivité, « sans gants »:

la RDC affiche 5,6 % de croissance. Huit milliards de réserves.

Mais aussi des soignants d’Ebola qui manifestent pour être payés.

Une masse salariale sans contrôle.

Ce pays ne manque pas d’argent. Il manque de comptes transparents.

En effet, un franc sur six sort en procédure d’urgence, cela veut dire sans vrai contrôle budgétaire…

Le 30 juin, le FMI approuve deux revues et débloque 348,5 millions de dollars. Croissance projetée à 5,6 %. Inflation sous les 3 %. Réserves proches de huit milliards. Kinshasa parle de signal de confiance.

Le 14 juillet, les soignants du centre de traitement Ebola de Rwampara durcissent leur grève et abandonnent les malades.

Le 15 juillet, des prestataires de la riposte manifestent à Bunia. Ils réclament leur paie.

Deux semaines séparent ces faits. Ils décrivent le même pays.

Depuis le 7 juillet, le Syndicat national des médecins mène « Hôpitaux sans médecins » : arrêt total du travail dans toutes les provinces, sauf le Nord-Kivu, le Sud-Kivu et l’Ituri. Non par égard. Parce que la guerre et le virus y rendaient la grève impensable. La revendication tient en une phrase : que l’État honore un cahier des charges signé il y a trois ans. Et les médecins se font « arroser » quand ils protestent devant le siège du gouvernement…

Cette croissance de 5.6% n’est pas un indice de production de biens et services.

Personne n’ose poser la question simple. D’où viennent ces bons chiffres ?

Le FMI répond et sa réponse est brutale : l’activité reste résiliente grâce à la solide performance du secteur minier ; la position extérieure se renforce en reflétant largement des termes de l’échange favorables.

Le cuivre. Le cobalt. Pas grande chose de plus.

Nos huit milliards de réserves ne sont pas une épargne ni une croissance de productions de biens et services. Personne à Kinshasa ne les a économisés. Ce sont des devises entrées par Matadi et les corridors zambiens. Elles protègent certes le franc congolais mais elles ne protègent pas le Trésor. Ce n’est pas la même caisse, ce n’est pas le même argent, ce n’est pas la même histoire.

Nos indicateurs, en réalité, se décident à Londres et à Shanghai où on négocie les cours des minerais.

Le jour où les cours se retournent – et ils se retournent toujours tôt ou tard– nous risquons de perdre tout en même temps : la croissance, les réserves et la performance de recettes qui finance aujourd’hui la guerre.

Le représentant résident du FMI a eu la politesse de dire qu’il fallait diversifier pour que la croissance profite à l’ensemble de la population. Nous avons retenu le compliment sur la croissance. Nous n’avons pas entendu l’avertissement.

Ce pays n’a pas encore une économie productive. Il a une rente minière. Une rente n’est pas une souveraineté. C’est un sursis.

LE BUDGET S’EXECUTE AILLEURS QUE DANS LE BUDGET

Voici le chiffre. C’est le plus grave de tous.

17,40 %.

C’est la part des dépenses publiques exécutées en procédure d’urgence à fin septembre 2025.

Le FMI avait fixé le plafond à 10 %. Le gouvernement s’était donné 8 %. Nous sommes au double du plafond. Et au double de notre propre promesse.

UN FRANC PUBLIC SUR SIX SORT DES CAISSES DE L’ETAT PAR UNE PORTE DEROBEE.

La procédure d’urgence contourne la chaîne normale : engagement, liquidation, ordonnancement, paiement. Elle contourne donc les contrôles.

Deux choses meurent en silence.

1. La première : la loi de finances votée par le Parlement cesse de décrire la dépense réelle. Le contrôle parlementaire devient une cérémonie.

2. La seconde est pire : on ne distingue plus la dépense sécuritaire authentiquement urgente de la dépense discrétionnaire qui s’est drapée dans l’urgence. Le FMI le dit à sa manière – cela accroît les risques d’inefficience et affaiblit la redevabilité.

Disons-le, sans gants. La guerre fournit une justification. La justification est devenue un territoire sans surveillance. Et personne ici n’a intérêt à demander ce qui s’y passe, parce que poser la question, c’est se faire accuser de manque d’esprit patriotique mais être patriote ne veut pas dire jeter aux orties son esprit critique…

Le déficit qui en sort n’a rien d’un accident. Kinshasa s’était engagée à contenir le déficit intérieur à 2.987 milliards de francs congolais fin 2025. Il s’est établi à 4.655 milliards.

CINQUANTE-CINQ POUR CENT DE DEPASSEMENT.

La bonne tenue des recettes, portée par les prix des matières premières, absorbe une grande partie des dépenses supplémentaires de sécurité.

Le cuivre finance l’effort guerre. Que se passera-t-il si les cours faiblissent ?

« MAITRISER LA MASSE SALARIALE »

Le FMI demande la maîtrise de la masse salariale. Contrôle des effectifs. Nouvelle politique salariale. Le gouvernement acquiesce.

C’est ici que le jargon devient lourd.

En RDC, maîtriser la masse salariale ne signifie pas payer moins des gens trop payés (même si la question de la baisse du train de vie des institutions n’a jamais été traitées sérieusement)…

Pendant qu’on parle de contrôle des effectifs, un médecin d’Ituri enfile une combinaison face à une souche Bundibugyo contre laquelle il n’existe ni vaccin ni traitement homologué. Sa province concentre 91 % des cas et 85,6 % des décès. La létalité brute y atteint 32,8 %.

Puis il s’arrête. Parce qu’il n’est pas payé.

Une masse salariale n’échappe pas au contrôle parce que les soignants coûtent cher. Elle échappe au contrôle parce que personne ne sait qui figure sur les listes, ni pourquoi, ni depuis quand.

Le fonctionnaire fantôme est payé. Le médecin attend.

LE PRIX DU FINANCEMENT ETATIQUE HORS-PISTE

La facture de cette insouciance arrive.

Les appuis budgétaires concessionnels sont conditionnés au respect d’engagements de gouvernance, de transparence, de réforme.

Nous ne les avons pas tenus. Le prix est connu : environ 400 millions de dollars d’appuis budgétaires ont été bloqués.

Et dans la loi de finances rectificative 2026, les financements extérieurs pour l’investissement public s’effondrent de 64 %de 11.366 à 4.075 milliards de francs congolais.

Cet argent-là était le moins cher du monde. Long à rembourser. Concessionnel. Presque gratuit.

Il a été remplacé par un Eurobond.

Le FMI l’a salué : une alternative aux financements intérieurs plus onéreux. Dans la même phrase, il a exigé une utilisation transparente et efficace du produit, et le respect impératif des mesures de sauvegarde.

Quand une institution félicite et met en garde dans le même souffle, écoutez la mise en garde.

Un Eurobond n’est pas un appui gratuit. C’est de l’argent de marché. Au taux de marché. Échéance ferme. Pas de dérogation. Pas de bonne volonté prise en compte.

Nous avons échangé de l’aide bon marché assortie d’exigences de gouvernance contre de la dette chère, à un taux d’intérêt élevé, assortie de rien.

À Kinshasa, certains appellent cela une libération des institutions financières…

C’est peut-être l’inverse. Nous payons désormais, en intérêts, le prix exact de notre refus de nous discipliner. L’opacité a un taux. Il est libellé en dollars. Il tombe chaque année et coute des intérêts très lourds qui doublent le capital à rembourser.

TROIS DECISIONS, PAS TROIS DEBATS

Rien de tout cela n’est une fatalité. Et ce pays sait réformer : la preuve est faite.

Facture normalisée. Digitalisation fiscale. Interconnexion des régies. Compte unique du Trésor.

Le problème n’est donc pas la capacité d’innover en matière fiscale. C’est l’orientation.

Regardez cette liste : elle porte entièrement sur la collecte, l’optimisation des recettes donc l’augmentation de la pression fiscale.

Or nous n’avons pas un problème de recettes – elles ont dépassé leurs objectifs en 2025 et en toute franchise le contribuable congolais est déjà sous pression.

Nous avons un problème de dépense qui échappe au contrôle parlementaire.

La même énergie, appliquée à l’aval du budget, donnerait des meilleurs résultats, sans asphyxier les opérateurs économiques.

Trois décisions suffiraient. Elles sont techniques, datables, vérifiables :

1. Ramener la dépense d’urgence sous les 10 % d’ici la loi de finances 2027, et publier chaque trimestre le détail de ce qui y transite. Pas un agrégat : les lignes. Ce qui relève réellement du secret défense peut être communiqué à huis clos à la Commission défense et sécurité de l’Assemblée nationale. C’est précisément son travail.

2. Sortir la paie des soignants de la riposte Ebola du périmètre d’arbitrage sur la masse salariale. Une ligne dédiée, protégée, publiée. Le coût est dérisoire au regard des 348,5 millions débloqués fin juin. L’économie réalisée sur ces salaires ne se compte pas en francs. Elle se compte en vie sauvées.

3. Adosser chaque franc d’Eurobond à un projet identifié, avec rapport d’exécution public. C’est exactement ce que le FMI appelle les mesures de sauvegarde. Les respecter n’est pas une concession : c’est ce qui rouvre le robinet concessionnel – les 400 millions qui ont été bloqués, et le reste qui pourra suivre.

Ces trois décisions ont un point commun. Aucune ne coûte d’argent.

Toutes coûtent de la transparence.

Et la première rend les deux autres possibles. Un État qui sait où passe son argent peut choisir. Un État qui l’ignore ne choisit rien. Il subit.

La rente minière nous ouvre une fenêtre : croissance solide, inflation basse, réserves confortables et stabilité du franc congolais.

Quand cette fenêtre se refermera un jour, les cours du cuivre ne nous préviendront pas.

Ce que nous en faisons d’ici là – une administration qui rend des comptes, ou une caisse opaque adossée aux cours mondiaux flottants des minerais – décidera de ce qui restera pour le fonctionnement de l’état et aussi la défense de notre pays.

Eugène Diomi Ndongala,

Démocratie Chrétienne, DC

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