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Articles Tagués ‘RESISTANCE’

Ils vous tuent, brûlent vos cadastres et vos mémoires : résistez !

Dans l’est de la RDC, l’AFC/M23 signe des arrêtés jusqu’au quartier, promulgue un code fiscal et proclame 378 « magistrats » tout en détruisant les archives foncières. Deux provinces parmi les plus riches du pays, aujourd’hui ruinées. Anatomie d’une occupation déguisée en administration – et le manuel du refus non-violent pour ceux qui la subissent.

Le 1er avril 2026, un arrêté nomme les chefs de tous les quartiers de Goma et de Karisimbi, jusqu’au dernier adjoint. Il n’est signé ni par le gouverneur du Nord-Kivu, ni par le ministre de l’Intérieur de la République : il porte la signature de l’autorité de facto que l’AFC/M23 a installée sur la province. Tout est là, dans ce seul papier. Ce n’est plus un groupe armé qui tient des positions. C’est un appareil qui écrit, signe, abroge et taxe, et qui descend jusqu’au quartier. Et qui, à chaque signature, viole méthodiquement le droit dont il se réclame.

Le mouvement a essayé de tout simulé de l’État qu’il combat : des gouverneurs, des maires, un cabinet de coordination, une « commission pour la restauration de la justice », un concours qui a proclamé 378 « magistrats », un code fiscal calqué sur celui du Congo, jusqu’à un régulateur des médias. Mais qu’on arrache le costume, et dessous il n’y a qu’une occupation rebelle, au nom d’une armée étrangère. Le droit l’interdit depuis plus d’un siècle : le Règlement de La Haye de 1907 et la quatrième Convention de Genève défendent précisément cela – refondre l’impôt, chasser les fonctionnaires, se substituer aux tribunaux. Le Conseil de sécurité, à l’unanimité et sous chapitre VII, a exigé le démantèlement de ces administrations parallèles illégitimes. Rien n’arrête la machine. Et pendant qu’elle tourne, ce sont les habitants qui la nourrissent.

Car derrière les décisions numérotées, il y a des poches vidées et des corps frappés. Une taxe ménage ramassée en porte-à-porte le dimanche. Un travail forcé le samedi, attesté par un petit jeton perforé et daté : celui qui ne peut pas le montrer à la patrouille est battu, puis condamné à l’amende. Des bulletins scolaires imposés et vendus, pendant que 1.131 écoles restent fermées et près d’un demi-million d’enfants hors du système et hors gratuité de l’école primaire, alors que Kinshasa paye encore les enseignants. Une « justice » qui a recruté 378 magistrats sans qu’on connaisse un seul de ses jugements — mais dont on connaît les camps : Rumangabo, Tshanzu, des centaines de morts, la détention au secret, la torture, le travail forcé, la libération monnayée contre rançon.

Des journalistes enfermés dans des conteneurs de dix mètres carrés. Des radios réduites au silence. Et sur les rares ondes qui émettent encore, le débat politique interdit pour une durée indéterminée, l’information du gouvernement congolais proscrite, l’antenne confisquée au seul profit de la communication du mouvement soutenu par Kigali – souvent en kinyarwanda, badges à son logo sur les présentateurs, émissions consacrées aux droits humains supprimées. Et les archives foncières incendiées « pour effacer la mémoire institutionnelle et les preuves de la propriété », à la veille d’un retour de réfugiés : non pas administrer, mais préparer une dépossession que nul ne pourra jamais contester, faute de titre.

Le plus révélateur, c’est ce que cet appareil ne sait pas faire. Il ne délivre aucun diplôme reconnu,  les examens d’État restent organisés et payés par Kinshasa. Et il ne se paie pas lui-même : sans l’argent du Rwanda, écrivent les experts de l’ONU, il ne survivrait pas. Il vit d’une rente minière – le coltan, la cassitérite, les tonnes de Rubaya réglées après livraison de l’autre côté de la frontière – et d’un parrain étranger qui rétrocède les miettes. Ce n’est pas un État. C’est une occupation en habits d’État.

Et le crime est aussi économique. Le Nord et le Sud-Kivu comptaient parmi les provinces les plus riches du Congo – minerais stratégiques, terres agricoles, commerce transfrontalier, tourisme du Virunga. Avant l’occupation, les régies de l’État y collectaient chaque année entre 380 et 400 millions de dollars. Aujourd’hui, les banques sont fermées, la Banque centrale ne cote plus ni Goma ni Bukavu depuis janvier, les entreprises sont rançonnées et les capitaux fuient. Cette richesse n’a pas disparu : elle a changé de sens. Le coltan et la cassitérite de Rubaya partent se faire taxer de l’autre côté de la frontière, sur un compte du mouvement.

On assiste à un pillage méthodique – deux provinces qui nourrissaient le pays réduites à une carrière à ciel ouvert dont le rendement s’évade au Rwanda, pendant que ceux qui y vivent s’appauvrissent.

On ne se contente pas d’occuper ces terres : on les saigne.

L’appauvrissement, en chiffres — territoires occupés du Nord-Kivu et du Sud-Kivu, Goma, Bukavu, Masisi, Rutshuru, Nyiragongo (sources : Groupe d’experts de l’ONU sur la RDC ; Code minier révisé de 2018, art. 241 ; presse congolaise) :

IndicateurAvant l’occupationSous occupation
Recettes publiques annuelles (Goma + Bukavu)380 à 400 millions $Une fraction seulement ; rendement jugé « médiocre » par l’ONU
Système bancaireBanques ouvertes, place cotéeBanques fermées ; la Banque centrale ne cote plus Goma ni Bukavu depuis janvier 2026
Viabilité budgétaireAutonomeNe survivrait pas sans le financement du Rwanda
Rente minière (Rubaya : +120 t/mois)Alimente l’économie congolaiseColtan et cassitérite taxés après livraison au Rwanda, sur un compte du mouvement
Fiscalité minièreRedevance de l’État : 10 % de la valeur pour le coltan (substance stratégique), 3,5 % pour la cassitérite — versée au TrésorTaxe forfaitaire du mouvement : 4 $/kg de coltan, 2 $/kg de cassitérite
École primaireGratuité garantie (droit constitutionnel)Fin de la gratuité : frais à payer pour entrer en classe, alors que Kinshasa paie encore les enseignants par mobile money (banques fermées) ; 1 131 écoles fermées, 491 578 enfants hors du système

Alors il ne fabrique pas de la légitimité. Il fabrique du contentieux. Et ce sont les habitants qui le paieront : l’étudiant diplômé sous un en-tête rebelle, le couple marié sous un acte illégitime, le propriétaire dont le titre foncier a brûlé, pour mieux cacher le vol des terres et des propriétés, ainsi que le remplacement des population deplacées. C’est pour cela que la vraie bataille n’est pas seulement militaire. Elle se joue, maison par maison, dans le refus d’accompagner sa propre chosification.

Le refus, mode d’emploi d’une résistance passive

Une occupation qui vous taxe, vous fait pointer, vous impose ses juges et son silence ne cherche pas seulement votre argent : elle cherche votre soumission. Son vrai butin ne sont pas les 5.000 francs de l’amende, c’est l’habitude prise de courber l’échine. Y résister, c’est rester un sujet là où on veut vous réduire à un matricule qui paie et se tait.

Une règle avant toutes les autres, et elle ne se négocie pas : on ne meurt pas pour un principe qu’un vivant portera mieux qu’un martyr. La résistance passive n’est pas le suicide.

On donne à l’occupant le strict minimum que la survie exige, et rien de plus. Ce que la contrainte arrache, on le subit en vivant. Ce qu’elle ne peut prendre que si on le lui donne, on ne le donne pas.

Faites d’abord la guerre des preuves. L’occupant brûle les cadastres fonciers  pour qu’aucune spoliation ne soit jamais contestable : retournez l’arme. Que chaque foyer devienne une archive. Photographiez et datez discrètement chaque extorsion – le reçu de la taxe, le jeton, l’amende de la « police révolutionnaire ». Dupliquez vos titres, vos actes, vos diplômes, et mettez-les hors de portée, chez un parent en zone libre ou dans la diaspora.

Tenez, quartier par quartier, le registre des détenus, des rançons, des morts, des maisons saisies : les noms des victimes sont la matière première des procès de demain. Et constituez dès aujourd’hui, avec témoins et papiers, les dossiers qui permettront à la justice de l’État de reconstituer vos mariages, vos naissances et vos propriétés le jour où elle reviendra. Ce chemin n’a rien d’utopique : il a déjà été parcouru. En Côte d’Ivoire, après l’accord de Ouagadougou de 2007, l’état civil tenu dans les zones sous contrôle de la rébellion n’a pas été validé tel quel – il a été reconstitué, sous supervision internationale, par des audiences foraines rendant des jugements supplétifs. Ce ne sont pas les actes des rebelles qui ont réglé le problème, c’est le juge de l’État qui les a refaits. L’outil existe déjà chez nous et fonctionne : la cour d’appel du Nord-Kivu a repris ses audiences foraines à Beni en septembre 2025, après huit mois d’interruption. Autrement dit, ce que vous sauvez aujourd’hui – un nom, une date, un titre, un témoin — est exactement ce qui, demain, vous rendra vos droits.

Ne reconnaissez jamais ce qui est usurpé. Aucun « gouverneur », aucun « maire », aucun « magistrat » de l’occupation ne mérite son titre volé – dans la bouche, dans les papiers, dans les têtes, ce sont des chefs de guerre. Payer sous la menace n’est pas consentir ; produire un jeton pour éviter les coups n’est pas adhérer. Cette frontière entre ce qu’on subit et ce qu’on approuve doit rester nette, et se transmettre aux enfants.

Privez-le de vos bras – c’est ce qui le blesse vraiment. L’occupation manque d’argent et d’hommes ; elle ne tient que par ceux qu’elle recrute parmi nous. N’entrez dans aucune de leurs listes, aucun poste, aucune « police révolutionnaire ». Ne dénoncez pas, n’espionnez pas : la délation est la brique qui leur manque le plus, et rien n’excuse de la fournir. Fonctionnaires et enseignants, faites ce que la menace impose pour rester en vie, mais pas un gramme de zèle, pas une initiative offerte. Chefs coutumiers, ne trônez pas les imposés : les chefs du Nord-Kivu ont déjà montré la voie en désavouant publiquement les intronisations illégitimes imposées par les rebelles.

Désobéissez à l’impôt, mais avec prudence. Ici, aucun défi au guichet : le refus ouvert appelle les coups. On paie le minimum exigible, le plus tard possible, jamais un centime volontaire. Et l’on négocie ensemble, jamais seul – la taxe ménage est déjà passée de 5 à 2 dollars sous la pression collective, quand la doléance d’un quartier obtient ce que l’individu isolé ne peut pas.

Tenez-vous les coudes. L’occupant mise sur la peur solitaire ; brisez-la. Montez des caisses communes pour racheter les détenus, afin qu’aucune famille ne soit ruinée seule. Organisez des réseaux d’alerte qui protègent et préviennent, jamais qui provoquent. Abritez les ciblés – journalistes, défenseurs, déplacés – dans la discrétion qui protège tout le monde. Et ne laissez jamais seule une famille de détenu ou de mort.

Faites sortir la vérité. L’occupant a pris la radio, imposé sa musique et supprimé les émissions sur les droits humains ; il n’a pas pris ce qui se transmet de bouche à oreille, dans les sermons, les chants, l’enseignement, la mémoire des anciens. Soyez un public froid à sa propagande. Et faites remonter, par des canaux sûrs, vers la diaspora et les organisations internationales, ce qu’il enferme dans des conteneurs pour qu’on ne le voie pas. Il censure parce qu’il craint le regard ; ce regard, c’est vous qui le portez.

Aux populations de Goma, de Bukavu, du Masisi, du Rutshuru, des hauts plateaux et de tous les territoires occupés : votre endurance n’est pas de la résignation, et votre calme n’est pas de la soumission. C’est un refus patient, méthodique, incassable, d’accompagner votre propre asservissement. Gardez vos preuves, gardez votre langue, gardez votre jugement, gardez vos enfants dans le vrai système, et gardez-vous en vie. Le droit a déjà tranché : ces administrations sont illégitimes, et elles tomberont. Le jour venu, il ne restera rien des arrêtés de l’occupant.

 Il restera la mémoire, les preuves et la dignité de ceux qui auront refusé, sans une arme et sans un mot de trop, de se laisser réduire à des choses, grâce à la résistance.

Eugène Diomi Ndongala

Démocratie Chrétienne (DC)

Les Patriotes (LP)