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RDCONGO, L’ENGAGEMENT USA EN TROMPE-L’ŒIL

Comment Washington passe la « patate chaude » du conflit congolais à l’Afrique et pourquoi l’enlisement devient le scénario central le plus probable.

Le 4 décembre 2025, à la Maison-Blanche, Félix Tshisekedi et Paul Kagame ont signé, sous les applaudissements de Donald Trump, la version complète des Accords de Washington pour la paix et la prospérité. Six mois plus tard, jour pour jour, le Groupe d’experts des Nations unies transmet au Conseil de sécurité un rapport chiffré, méthodique, glaçant :

depuis le lancement du processus de Doha en mars 2025, la superficie contrôlée par l’AFC/M23 dans l’est du Congo a augmenté. Entre 14.000 et 18.000 soldats rwandais restent déployés au Nord et au Sud-Kivu.

Aucun retrait significatif n’a été observé. Les experts identifient nommément la chaîne de commandement de Kigali, du général James Kabarebe – conseiller défense de Kagame – jusqu’aux commandants de division déployés sur le terrain congolais.

L’écart entre la scène diplomatique et le champ de bataille n’est plus un décalage : c’est un gouffre.

Et ce gouffre a un nom que les documents onusiens n’ont pas mandat de prononcer, mais que l’International Crisis Group formule, à sa manière prudente, dans son rapport n°320 « L’offensive du M23 : une paix insaisissable dans les Grands Lacs » (décembre 2025). L’analyste Jason Stearns le dit tout haut cette semaine : il n’y a plus de stratégie américaine globale. Son collègue Joshua Walker, lui, parle d’un enracinement durable du M23. Ce ne sont pas des activistes. Ce sont les deux têtes anglophones qui suivent ce conflit depuis quinze ans. Leur convergence dit quelque chose.

Un désengagement en trois masques

Ce qui se joue à Washington n’est pas un retrait spectaculaire. Trump reçoit, signe, communique. Le 5e Comité de supervision conjointe s’est réuni le 23 avril à Washington ; le Département d’État a produit ses habituels communiqués. En apparence, Washington est présent.

Mais en apparence seulement.

Il faut distinguer trois formes de désengagement et voir laquelle s’applique.

Le premier – le retrait politique complet – n’a pas eu lieu.

Le deuxième – le « désengagement institutionnel » – est le vrai visage de ce moment. Il est massif, documenté, et concret. Le troisième – la « réorientation d’objectif », de la paix vers les minerais — en est la substance cachée.

L’International Crisis Group, qui n’est pas tenu par les réserves diplomatiques onusiennes, décrit ce basculement en une phrase clef : si Washington relâche le pilotage du volet RDC-Rwanda, ce sera aux puissances africaines de reprendre la main.

La formule est courtoise. Elle recouvre un aveu lourd : le format actuel ne fonctionne plus, et son principal architecte est en train de s’en défausser.

LES PREUVES DU DECROCHAGE INSTITUTIONNEL AMERICAIN

Elles sont convergentes et souvent oubliées dans le récit diplomatique de surface.

D’abord, l’appareil de médiation américain a été vidé de sa substance. Les analyses de « The Conversation » et de « Just Security » documentent la disparition des programmes de l’USAID qui, dans un scénario classique de sortie de crise, auraient bâti les capacités civiles nécessaires à la mise en œuvre d’un cessez-le-feu vérifiable. Les bureaux du Département d’État chargés de coordonner l’assistance sécuritaire ont été démantelés. Les Accords promettent un « soutien à la protection des infrastructures critiques » et à la « préservation de l’intégrité territoriale » – mais sans jamais préciser qui, côté américain, exécute ces engagements. Une promesse sans exécutant est un vœu pieux.

Ensuite, les sanctions américaines du 2 mars 2026 contre les Forces de défense rwandaises et quatre commandants ont été qualifiées de cosmétiques par l’Oakland Institute dans son rapport « Shafted: The Scramble for Critical Minerals in the DRC ».

Elles n’ont affecté ni les accords miniers américains avec des entités liées à Kigali, ni les partenariats stratégiques, ni la présence de Ngali Holdings — 25 % des mines d’étain de Rutongo, participation attribuée aux RDF — dans le réseau minier rwandais. Human Rights Watch, dans son analyse du 17 juin dernier signée par Philippe Bolopion et Clémentine de Montjoye, arrive au même diagnostic : les sanctions ont produit un effet d’annonce, pas un effet de rupture (KAGAME FACE AUX SANCTIONS : ANATOMIE D’UN ECHEC STRATEGIQUE, Eugène Diomi Ndongala, 2 juillet 2027

).

Le fait que l’ONU documente trois mois plus tard un maintien du dispositif militaire rwandais qui double ses effectifs déployés en RDCongo en dit long.

Enfin, il n’existe aucun mécanisme de vérification autonome.

La vérification est confiée à un dispositif conjoint ICGLR-MONUSCO dont les deux camps constatent la défaillance. La réunion de Montreux, en avril 2026, censée relancer le processus de Doha, n’a produit aucune avancée substantielle. Le Groupe d’experts note sobrement que la détérioration au Moyen-Orient a relégué le dossier au second plan. C’est la manière onusienne de dire ce que l’ICG formule plus explicitement.

JAMES KABAREBE, MINISTRE et après Conseiller PRINCIPAL EN MATIERE DE SECURITE ET DEFENSE : LA PREUVE PAR LE PARADOXE

Un seul détail suffit à comprendre le basculement stratégique en cours.

James Kabarebe, sanctionné par le Trésor américain début 2025 pour avoir orchestré le soutien rwandais au M23, coordonné l’exportation des minerais congolais et géré les revenus qui en découlent, était, jusqu’à il y a quelques mois, ministre d’État rwandais chargé de l’intégration régionale, avant de devenir conseiller principal chargé de la défense.

C’est ici que la lecture ICG rejoint la démonstration factuelle du Groupe d’experts. Ce qui apparaît de loin comme une contradiction stratégique – sanctionner puis négocier avec la même personne – devient parfaitement cohérent si l’objectif de Washington n’est plus la paix, mais l’accès aux minerais critiques.

Depuis août 2025, l’administration Trump a signé des accords miniers avec l’Ukraine, l’Arménie, l’Azerbaïdjan, l’Argentine, ainsi que des arrangements bilatéraux avec l’Arabie saoudite, l’Australie, la Malaisie, la Thaïlande, le Japon. La Stratégie de sécurité nationale de novembre 2025 fait de l’accès aux chaînes de matériaux critiques une priorité explicite. Dans ce cadre, l’accord bilatéral RDC-USA garantit aux firmes américaines un droit de première offre sur les projets miniers majeurs. Le corridor de Lobito est financé à hauteur de 553 millions de dollars par la Development Finance Corporation. Kobold Metals, appuyée par Bill Gates, a obtenu un contrat d’exploration à l’échelle nationale. Vectus Global, la firme d’Erik Prince, opère avec les forces spéciales congolaises au Sud-Kivu.

L’engagement américain est massif – mais il s’est déplacé.

Le Congo n’est plus un dossier de paix pour Washington.

C’est un actif de portefeuille dans une compétition minière planétaire avec la Chine. Et un M23 durablement installé à Rubaya, principal gisement de coltan, sert mieux cet objectif qu’une reconquête FARDC coûteuse et incertaine.

Les congolais doivent ouvrir les yeux….

LA PATATE CHAUDE, L’AFRIQUE ET LE VIDE

C’est dans ce contexte qu’il faut comprendre l’appel discret de l’ICG aux puissances africaines. Il n’est pas la manifestation d’une confiance panafricaine : c’est le constat qu’il n’y a plus d’autre option crédible sur la table.

Or les acteurs africains disponibles présentent chacun une limite structurelle.

Faure Gnassingbé, médiateur désigné par l’Union africaine, est légitime. Son Panel de facilitateurs est reconnu. Mais le Togo ne dispose ni du levier financier, ni du poids diplomatique, ni du réseau de sanctions à opposer à Kigali. Le Sommet de Lomé de janvier 2026 s’est achevé en renvoyant l’essentiel au processus de Washington – c’est-à-dire à celui qui n’exécute pas.

L’Angola de João Lourenço, ex-médiateur du processus de Luanda effondré fin 2024, ne peut prétendre à un retour en force. Il tient malgré tout un rôle consultatif sur le dialogue inter-congolais, mais son autorité auprès de Kigali est entamée.

Le Qatar traite le volet AFC/M23 à Doha. C’est un négociateur habile, doté de moyens et de réseaux. Mais il n’a pas de prise sur Kigali comparable à celle que Washington pourrait activer s’il le voulait. L’étape de Montreux en avril l’a montré : sans pression complémentaire sur le principal soutien du M23, aucun compromis substantiel n’émerge.

Le Burundi, enfin, joue un rôle nouveau que l’on voit à l’œuvre ces jours-ci. Évariste Ndayishimiye a reçu la coalition C64 à Bujumbura, obtenu le maigre report au 22 juillet de la marche prévue ce 8 juillet à Kinshasa et pas grande chose de plus… Mais cette médiation ne touche pas le nœud militaire. Elle traite le volet politique interne- et d’ailleurs d’une manière trop partielle, cavalière et pas inclusive du tout, sujette à des critiques de fond- laissant intact le contentieux rwandais (- LA MONTAGNE DE BUJUMBURA A ACCOUCHE D’UNE SOURIS, Eugène Diomi Ndongala, 7 juillet 2026,

).

Autrement dit, l’Afrique dispose de médiateurs mais pas de leviers puissants.

LE SCENARIO DE L’ENLISEMENT

Le Groupe d’experts de l’Onu est explicite : l’AFC/M23 compte désormais quelque 30.000 combattants, dispose d’une administration parallèle structurée dans les zones qu’il contrôle, nomme des gouverneurs civils, réorganise sa police, et-selon plusieurs sources onusiennes et de renseignement citées dans le rapport transmis fin juin -un remaniement complet, incluant un changement de nom du mouvement et une mise en avant de Joseph Kabila, était imminent au moment de la rédaction. Cette manœuvre, disent les experts, viserait à occulter le rôle du Rwanda et à travestir le conflit en « problème congolais ».

Ce que documente l’ONU dans le vocabulaire de l’enquête, l’ICG l’avait projeté dès novembre 2025 dans son « On the Horizon » : progression du M23 vers le Tanganyika, vers Walikale, vers Kisangani, vers la rive du fleuve Congo. Toutes les cibles anticipées font l’objet de combats en cours ou d’accrochages documentés ces derniers jours par les sources de terrain, dans les hauts plateaux de Fizi, à Mindjendje près de Walikale, à Minembwe. Le Groupe d’experts nomme les cibles opérationnelles : Walikale, Kisangani, Kalemie, Beni. La cartographie est en train de se refermer.

Sans reprise en main crédible du dossier – c’est-à-dire, en pratique, sans un acteur capable d’imposer un coût réel à Kigali –, ce que l’ICG appelait en décembre un « décalage inquiétant » deviendra ce que le prochain rapport onusien risque de désigner, dans son vocabulaire prudent, comme un fait accompli.

L’ILLUSION ET LA RESPONSABILITE

L’analyse dominante – celle qui a occupé la presse pendant six mois – voit dans les Accords de Washington un progrès imparfait mais réel, une architecture juridique qui aura besoin de temps. Cette lecture suppose que les acteurs sur le terrain acceptent d’attendre.

Ils n’attendent pas. Ils avancent. Le temps ne joue pas pour la paix. Il joue pour la partition.

Le seul mécanisme qui pourrait inverser cette dynamique – une pression américaine crédible et coûteuse sur le Rwanda – supposerait de faire passer la paix congolaise avant les accords miniers. Cela impliquerait d’accepter un coût économique volontaire dans une administration qui a fait de l’accès aux ressources critiques son axe stratégique numéro un. Ce n’est pas impossible. Mais rien, dans les six derniers mois, ne suggère cette hiérarchisation.

C’est pourquoi ce que l’ICG formule comme un espoir ( et seule alternative possible)- « les puissances africaines devront reprendre le flambeau » – ressemble davantage, à la lecture précise des rapports croisés de l’ONU, du CFR, d’Human Rights Watch, du Critical Threats Project et de l’Oakland Institute, à la description d’un moment où Washington passe la patate chaude et où l’Afrique découvre, en la recevant, qu’elle n’a ni gant ni levier.

Ce jour, 8 juillet 2026, la Première ministre Judith Suminwa préside à New York un briefing du Conseil de sécurité consacré aux violences sexuelles liées aux conflits, inaugurant le mois de présidence congolaise du Conseil de Sécurité. On se questionne sur le sujet. C’est un thème qui rassemble les consensus car essentiellement « humanitaire ». C’est aussi, en creux, l’illustration parfaite du désengagement en trompe-l’œil : la RDC obtient une tribune sur le coût humain du conflit, précisément parce que les grandes puissances savent qu’aucun engagement politique dur n’y sera exigé d’elles.

Le silence stratégique se paie toujours au comptant, mais la facture arrive avec retard mais elle arrive. Il faut que la diplomatie congolaise en soi consciente et réagisse.

Nous sonnons la sonnette d’alarme.

Eugène Diomi Ndongala,

Démocratie Chrétienne, DC

Sources et références

– International Crisis Group, The M23 Offensive: Elusive Peace in the Great Lakes, Rapport Afrique n°320, 19 décembre 2025 (mis à jour 1er avril 2026) — [

crisisgroup.org](https://www.crisisgroup.org/rpt/africa/democratic-republic-congo-rwanda/320-m23-offensive-elusive-peace-great-lakes)

– International Crisis Group, On the Horizon: November 2025–April 2026*— entrée DR Congo par Onesphore Sematumba et Richard Moncrieff

– Groupe d’experts des Nations unies sur la RDC, rapport final transmis au président du Conseil de sécurité, 30 juin – 1er juillet 2026 (résolution 1533)

– Security Council Report, Democratic Republic of the Congo — June 2026 Monthly Forecas*, 1er juin 2026

– Jason Stearns et Joshua Walker, déclarations publiques, 6-7 juillet 2026 (

Actualité.cd)

– Human Rights Watch, « Trump Declared Peace in Congo. This Is the Reality », Philippe Bolopion et Clémentine de Montjoye, 17 juin 2026

– Oakland Institute, Shafted: The Scramble for Critical Minerals in the DRC, Andy Currier, 2026

– Critical Threats Project (Institute for the Study of War), *Deadlock in the DRC: Africa File Special Edition*

– The Conversation, « Donald Trump’s peace agreements are also business deals », décembre 2025

– KAGAME FACE AUX SANCTIONS : ANATOMIE D’UN ECHEC STRATEGIQUE, Eugène Diomi Ndongala, 2 juillet 2027

– LA MONTAGNE DE BUJUMBURA A ACCOUCHE D’UNE SOURIS, Eugène Diomi Ndongala, 7 juillet 2026,