LECTURE CRITIQUE DE L’INTERVIEW DE BOB KABAMBA
Quand un politologique s’égare, voulant occulter la géostratégie rwandaise

Huit jours après que Paul Kagame a lié la survie du Rwanda à celle du M23, Bob Kabamba expliquait encore la guerre de l’Est comme une affaire à demi congolaise.
Réfutation, argument par argument.
Il y a une manière élégante de servir un mensonge : ne jamais le prononcer.
Dans son entretien à CPL TV du 25 juillet 2026, Bob Kabamba ne dit jamais que le Rwanda n’agresse pas la République démocratique du Congo. Il fait mieux (ou pire ): il dissout la responsabilité rwandaise dans une brume de causes concurrentes — le local, l’Ouganda, les FDLR, l’histoire — jusqu’à ce qu’elle cesse de peser.
C’est un relativisme d’apparence savante. Confronté aux faits datés, aux rapports indépendants et à la chronologie, il ne résiste sur aucun point.
Voici pourquoi, argument par argument.
PREMIER ARGUMENT : « Les racines du conflit sont locales »
Kabamba fait remonter la guerre à des querelles foncières et pastorales dégénérées en milices. L’arrière-plan est réel — nul ne conteste l’ancienneté des tensions communautaires au Kivu. Mais l’argument commet une faute de chronologie : il confond l’arrière-plan et le déclencheur.
Le déclencheur, lui, est politique et il est daté.
La résurgence du M23 n’intervient pas au rythme d’une transhumance ; elle survient fin 2021, au moment précis où Félix Tshisekedi rompt avec la coalition pro-Kabila et bâtit l’Union sacrée, affranchissant Kinshasa des influences anciennes. Bunagana tombe en juin 2022, en réponse directe à cette perte d’emprise. Le motif se répète depuis trente ans — AFDL en 1997, RCD, CNDP, aujourd’hui M23 — et chaque rébellion est réactivée quand le levier direct sur Kinshasa se grippe.
On n’amplifie pas une dispute de bétail au calendrier des recompositions politiques de la capitale. Ce que Kabamba présente comme endogène est un instrument de chantage régional, dégainé à date fixe.
DEUXIEME ARGUMENT : « L’Ouganda pille beaucoup plus que le Rwanda»
C’est sa pièce maîtresse, et c’est un sophisme. Il répond à la mauvaise question. Savoir qui exporte le plus de tonnes d’or ne renseigne en rien sur qui commande l’offensive militaire. Kabamba oppose un fait économique — l’or ougandais, dont le volume est souvent sous-estimé — à un fait militaire de nature entièrement différente, puis laisse l’auditeur conclure que Kigali serait un acteur secondaire.
C’est un faux-fuyant dans sa forme la plus pure : on ne réfute pas l’accusation, on détourne l’attention sur un autre voisin.
Or les enquêtes montrent que, dans le cas rwandais, prédation et occupation sont un seul et même dispositif.
Les recettes minières 3T du Rwanda ont bondi de 46 % en un an, de 1,75 à 2,56 milliards de dollars entre 2024 et 2025, pour un pays quasiment dépourvu de gisements : le « miracle rwandais » est, pour l’essentiel, trois décennies de pillage organisé. Le mécanisme est traçable au kilogramme : l’enquête de Global Witness de juin 2026 a suivi plus de deux mille tonnes de coltan de conflit blanchies via le Rwanda vers les chaînes technologiques mondiales, avec un prélèvement de quatre dollars par kilo pour le M23 et de trois dollars pour le Rwanda. Surtout, le Trésor américain a sanctionné le général James Kabarebe en le désignant comme l’officier qui orchestre à la fois le soutien de l’armée rwandaise au M23 et l’exportation des minerais congolais vers Kigali. Un seul homme, une seule machine. Brandir l’or ougandais, c’est nommer un complice pour disculper le maître d’œuvre.
TROISIEME ARGUMENT : « Les FDLR sont une menace existentielle pour le Rwanda »
Ici Kabamba reprend, presque intacte, la ligne de défense officielle de Kigali — et il la reprend à l’instant où elle s’effondre.
Le vice de cet alibi, c’est qu’il est mobile. Il fallait d’abord traquer les FDLR, jusqu’à ce que l’ONU en conteste la dangerosité militaire ; il fallait ensuite protéger les Banyamulenge, victimes transformées en paravent ; il fallait enfin sauver le M23 lui-même. Quand la raison invoquée change à ce rythme, c’est que la vraie raison n’a jamais été dite.
Les sources indépendantes achèvent la démonstration. Le Groupe d’experts de l’ONU a conclu que les opérations de l’armée rwandaise ne visaient pas prioritairement à neutraliser les FDLR, mais à conquérir du territoire et à consolider l’emprise du M23. Et sous couvert de cette « campagne anti-FDLR », Human Rights Watch a documenté l’exécution sommaire de plus de cent quarante civils, en majorité hutu, dans au moins quatorze localités en juillet 2025.
La menace n’explique pas la guerre : elle l’habille — et cet habillage tue des civils. Adopter le cadre « sécurité existentielle » sans mentionner qu’il a été explicitement réfuté par l’organe d’enquête de référence, ce n’est plus analyser, c’est plaider.
QUATRIEME ARGUMENT de Kabamba : « On ne peut pas désintéresser le Rwanda »
La formule est séduisante, et la distinction que Kabamba propose — séparer les interconnexions historiques de leur expression armée, produit un effet insidieux : elle transforme une occupation militaire illégale en fatalité géographique. Le dernier rapport onusien chiffre la présence rwandaise à 14.000/18.000 soldats opérant avec drones, guerre électronique et forces spéciales ; là où le droit international voit une agression à faire cesser, sanctionnable et sanctionnée, Kabamba voit un décor avec lequel il faudrait composer. Naturaliser l’occupation, c’est déjà la légitimer à demi.
CINQUIEME ARGUMENT : « Le M23 n’est pas une simple marionnette »
C’est l’argument que la réalité a démenti de la manière la plus spectaculaire, et par la bouche même de l’agresseur. Le 17 juillet 2026 — huit jours avant l’entretien de Kabamba — Paul Kagame avertissait, devant le Bureau politique du FPR, que faire disparaître le M23 reviendrait à faire disparaître le Rwanda lui-même. En soudant la survie de son État au sort d’un groupe qu’il jurait pourtant congolais, il a nommé l’imbrication organique que Kigali s’épuisait à nier. On ne peut soutenir, dans la même phrase, que le M23 est autonome et que sa disparition menacerait l’existence du Rwanda.
Kabamba défend donc l’autonomie idéologique du M23 une semaine après que son parrain a publiquement lié sa propre survie à ce mouvement.
La thèse se fracasse aussi sur les hommes : la trajectoire de Sultani Makenga — Front patriotique rwandais en 1990, AFDL, RCD-Goma, les massacres de Kisangani puis de Kiwanja, cofondateur du M23 en 2012, sous sanctions depuis, recyclé de « dialogue » en « dialogue » — n’est pas celle d’un révolutionnaire congolais, mais la personnification d’une continuité de trois décennies dont les rapports onusiens désignent la main de Kigali. Et la mue de 2026 — nouvelle étiquette d’« Armée révolutionnaire », fusion affichée avec une opposition « non armée », arrimage de Joseph Kabila — n’est pas la maturation d’un mouvement : c’est une opération de camouflage. Le serpent change de peau ; il reste le serpent. Les États-Unis, l’ONU et l’Union européenne, eux, maintiennent la qualification, et Human Rights Watch en tire la conclusion logique : le contrôle exercé par le Rwanda rend Kigali responsable en dernier ressort des exactions du groupe.
SIXIEME ARGUMENT : « L’accord de Washington n’est pas ratifié, donc inapplicable»
L’argument juridique est tout simplement faux, et pas seulement dépassé. Le texte a suivi tout le circuit législatif congolais — adoption à l’Assemblée nationale, puis seconde lecture au Sénat — et le processus complet de ratification par les deux chambres du Parlement s’est achevé le 19 mai 2026, soit plus de deux mois avant l’entretien. Quand Kabamba affirme, le 25 juillet, que l’accord « n’est pas ratifié, donc inapplicable », il énonce une contre-vérité vérifiable : l’accord était ratifié par el parlement et il ne reste que la publication dans le journal officiel de l’ordonnance, mais la ratification parlementaire a bel et bien eu lieu. Même en admettant sa prémisse, la question n’a jamais été la ratification d’un texte : c’est que les faits le démentaient à la lettre. Uvira est tombée le 10 décembre 2025, quelques jours après la signature présidentielle, prise avec l’appui de milliers de soldats rwandais selon les experts de l’ONU. Un accord de paix violé pendant qu’on conquiert une ville n’est pas « inapplicable » pour un motif de procédure — il est bafoué dans les faits. Se réfugier derrière une technicité juridique erronée permet surtout de ne pas nommer la rupture matérielle de l’engagement.
CE QUE SERT, AU FOND, CE RELATIVISME
Reste le seul terrain où l’on peut lui accorder une partie de raison : l’État congolais est bien corrompu, complice de trafics et de laisser filer ses propres richesses par le port de Dar es Salaam. Mais reconnaître des problèmes de gouvernance- ce que j’ai critique souvent-, n’oblige en rien à alléger la responsabilité rwandaise. C’est précisément le glissement que son « relativisme multi-acteurs » opère, argument après argument : un peu l’Ouganda, un peu le local, un peu les FDLR, un peu l’histoire — jusqu’à ce que l’acteur central se soit évaporé du tableau.
Or ce glissement a une fonction. Dans une guerre où le mensonge principal fut, trente ans durant, la dilution des responsabilités derrière la fable d’une « affaire congolaise », la complexité érigée en système accomplit exactement le travail que faisait autrefois le déni : empêcher que l’accusé soit nommé.
Au moment même où l’agresseur passe de l’aveu à la panique, où les sanctions pleuvent et où l’ultimatum de la mi-juillet de retrait des forces rwandaises de la RDC expire, ce discours qui redistribue la faute devient, qu’il le veuille ou non, l’allié objectif du prédateur.
Kabamba offre à l’occupation ce dont elle a le plus besoin quand le déni ne fonctionne plus : la dilution et l’affaiblissement de sa responsabilité qui, au contraire, est indiscutablement prouvée.
Eugène Diomi Ndongala,
Politologue




