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LA DEMOCRATIE DIRECTE : L’HORIZON INELUCTABLE DU XXIE SIECLE EN POLITIQUE

De la crise du multipartisme bourgeois traditionnel à la renaissance de la palabre africaine – le référendum en RDC comme tournant historique en ligne avec une tendance universelle.

Le 9 juin 2026, l’Assemblée nationale de la République démocratique du Congo a adopté la loi organique fixant les conditions d’organisation du référendum. Ce texte, longtemps attendu et qui comble un vide juridique, donne enfin chair à l’article 5 de la Constitution qui proclame que « tout pouvoir émane du peuple qui l’exerce directement par voie de référendum ou d’élections ».

Ce n’est pas un simple ajustement technique. C’est le symptôme d’un basculement plus profond : la démocratie représentative, née au XIXe siècle avec la révolution industrielle et l’ascension de la bourgeoisie, touche à ses limites. Face à la crise du parti politique traditionnel, la démocratie directe émerge non comme une nostalgie antique, mais comme l’expression la plus cohérente d’un monde qui cherche à se dépasser.

La démocratie représentative : enfant de la bourgeoisie industrielle

La démocratie que nous connaissons – celle des partis, des parlements et des élections périodiques – n’est pas tombée du ciel. Elle est le produit historique d’une époque précise : la révolution industrielle et la montée en puissance de la bourgeoisie.

Au XIXe siècle, face à l’aristocratie et aux monarchies absolues, la classe bourgeoise a imposé un modèle politique à son image : représentatif, modéré, protecteur de la propriété privée. Les penseurs libéraux de l’époque (Constant, Tocqueville) ont théorisé ce système.

Le suffrage universel lui-même n’a été concédé que progressivement et à posteriori, souvent sous la pression populaire, mais toujours dans un cadre qui préservait l’hégémonie bourgeoise.

Comme l’ont montré les historiens du capitalisme (Göran Therborn, ou les analyses matérialistes de la « démocratie bourgeoise »), ce régime représentatif était avant tout un compromis de classe : il offrait une légitimité populaire tout en maintenant les leviers essentiels du pouvoir économique et politique entre les mains d’une élite restreinte jalouse de ses propres avantages politiques.

Ce modèle a fonctionné tant que la croissance industrielle, les partis de masse et le compromis social libéral ont tenu. Il porte aujourd’hui les stigmates et les limites de son origine.

La crise du système traditionnel des partis politiques : le vide qui appelle une réponse

Partout dans le monde, les partis politiques traditionnels s’effondrent. Adhésions en chute libre, confiance populaire au plus bas, cartellisation des élites (Peter Mair, Ruling the Void), déconnexion croissante entre représentants et représentés. Colin Crouch parle de « post-démocratie»: les institutions formelles subsistent, mais le pouvoir réel migre vers les lobbies, les experts et les oligarchies économiques.

Les citoyens ne se reconnaissent plus dans ces machines partisanes devenues professionnelles, médiatiques et souvent capturées par des intérêts particuliers.

C’est précisément dans ce vide que la démocratie directe trouve sa légitimité contemporaine. Elle n’est plus seulement un supplément d’âme, mais une réponse structurelle à l’épuisement du modèle représentatif bourgeois.

La palabre africaine : les racines profondes de la démocratie directe

Et cette exigence de participation directe n’est pas une mode importée. Elle trouve dans l’Afrique ses expressions les plus anciennes et les plus vivantes.

La palabre – ce rassemblement sous l’arbre à palabres où chacun peut parler, où l’on écoute longuement, où l’on cherche le consensus plutôt que la victoire d’une majorité – constitue une forme sophistiquée de démocratie délibérative et directe. Dans les sociétés traditionnelles africaines, la décision n’était pas confiée à un seul chef ou à une caste fermée. Elle émergeait de la parole collective, de la confrontation des arguments, de la recherche d’un accord qui engage toute la communauté.

Comme l’écrit Fweley Diangitukwa, la gouvernance traditionnelle africaine « refusait de confier toute la responsabilité de la décision à un seul individu ou groups restreint d’ individus ».

Jean-Godefroy Bidima, dans « La Palabre. Une juridiction de la parole« , montre comment cette pratique orale, inclusive et restauratrice du lien social, fonctionnait comme une véritable juridiction populaire. Chez les Bantu, chez les BaKongo ou dans bien d’autres cultures d’Afrique centrale et de l’Ouest, la palabre incarnait une démocratie à la base : tout le monde pouvait s’exprimer, les anciens guidaient mais n’imposaient pas, et la légitimité naissait du processus lui-même.

Cette tradition n’a jamais totalement disparu. Elle survit dans les pratiques coutumières, dans les comités de développement, dans les espaces de médiation communautaire.

La loi sur le référendum adoptée à Kinshasa en juin 2026 peut être lue, entre autres, comme une tentative de moderniser et de réactualiser cet héritage : donner au souverain primaire – le peuple – les moyens institutionnels de s’exprimer directement, à l’image de ce que faisaient les assemblées traditionnelles sous l’arbre à palabres.

La démocratie directe comme futur : les voix doctrinales du XXIe siècle

Les plus lucides des politistes contemporains l’affirment avec force : la démocratie directe – ou plus largement une « démocratie ouverte » combinant tirage au sort, délibération et référendum – n’est pas un retour en arrière, mais l’horizon du XXIe siècle.

Hélène Landemore, dans son ouvrage majeur « Open Democracy (2020) », déconstruit le monopole des élections comme mode de représentation. Elle propose une « démocratie ouverte » aux inputs du public via initiatives citoyennes et plateformes numériques, couronnés par des référendums sur les grandes questions. Pour Landemore, seule cette architecture permet d’exploiter pleinement l’intelligence collective du plus grand nombre et de restaurer la légitimité dans des sociétés complexes et interconnectées.

Benjamin Barber, dès les années 1980 avec Strong Democracy, plaidait déjà pour une démocratie « forte », participative, où les citoyens ne se contentent pas de choisir des « maîtres » tous les cinq ans, mais exercent directement leur souveraineté pour devenir meilleurs citoyens.

Ces thèses ne sont pas marginales. Elles rejoignent un courant plus large qui voit dans les outils de démocratie directe (référendums, initiatives populaires, assemblées citoyennes, plateformes numériques) le moyen de dépasser les impasses de la représentation classique. La technologie – vote sécurisé, délibération en ligne, blockchain – accélère cette mutation en rendant techniquement possible ce qui était autrefois logistique ment insurmontable.

Le monde change. La société post-industrielle, numérique, mondialisée et de plus en plus éduquée ne se satisfait plus du modèle vertical et délégatif hérité du XIXe siècle. Elle aspire à une expression directe du souverain primaire sur les questions qui engagent l’avenir : climat, constitution, traités internationaux, grandes orientations économiques. Cette tendance ira crescendo dans les décennies à venir.

La RDC au cœur de ce mouvement global

L’adoption de la loi sur le référendum en juin 2026 s’inscrit exactement dans cette dynamique mondiale. En comblant le vide juridique qui séparait l’article 5 de sa mise en œuvre concrète, la RDC se dote enfin d’un instrument permettant au peuple d’exercer directement sa souveraineté.

Le texte prévoit non seulement l’organisation classique des référendums, mais aussi des mécanismes adaptés aux dysfonctionnements institutionnels, avec renvoi au peuple via référendum.

La RDC ne fait pas exception. Elle participe à une lame de fond qui traverse les continents : de la Suisse historique aux expériences latino-américaines, des assemblées citoyennes irlandaises ou françaises aux plateformes numériques taïwanaises, partout le même mouvement se dessine – celui d’un dépassement progressif du cadre représentatif strictement bourgeois.

Vers une démocratie hybride et vivante

La démocratie directe n’abolit pas la représentation. Elle la complète, la corrige et parfois la supplante sur les questions fondamentales.

Le futur n’est ni le retour à l’agora athénienne ni le maintien d’un parlementarisme essoufflé : c’est une démocratie hybride,la délibération citoyenne, les référendums et les outils numériques redonnent au peuple la capacité d’agir directement.

Ce n’est pas une utopie. C’est la réponse rationnelle à l’épuisement d’un modèle historique.

La crise du multipartisme traditionnel n’est pas une fatalité ; elle est l’occasion historique d’inventer une démocratie plus directe, plus inclusive et plus légitime.

Dans les années qui viennent, cette tendance ne fera que s’amplifier. Les technologies la rendront plus fluide. Les citoyens, mieux informés, l’exigeront. Les constitutions et les lois, comme celle que vient d’adopter la RDC, en traceront les contours juridiques.

La démocratie directe n’est plus le futur lointain.

Elle est déjà en train de devenir le présent et, pour qui sait lire les signes du temps, l’horizon politique le plus prometteur du XXIe siècle.

Eugène Diomi Ndongala,

Démocratie Chrétienne, DC