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Articles de la catégorie ‘ENSEIGNANTS’

LA RDC N’A PLUS LES VILLES. ELLE A ENCORE LES LISTINGS DE CEUX QUI NE PRETENT PAS ALLEGEANCE AU M23

Kinshasa ne contrôle plus Goma. Elle ne contrôle plus Bukavu. Elle ne tient plus une partie du Nord-Kivu ni du Sud-Kivu. Et pourtant, chaque mois, l’État congolais continue d’envoyer de l’argent dans ces villes perdues. Pas par naïveté. Pas par générosité. Par refus.

Refus de laisser l’occupation devenir une frontière. Refus d’admettre que ceux qui restent sur place ont cessé d’être des fonctionnaires de la République. Refus, surtout, de céder le dernier fil qui relie encore ces territoires à Kinshasa : la paie.

Depuis la chute de Goma et de Bukavu, le gouvernement central répète la même ligne. Les enseignants, les agents de l’administration, une partie du personnel de santé continuent d’être payés. Le Porte Parole l’a dit. Le ministère des Finances l’a confirmé. Le Ministre de la Fonction Publique l’a même présenté comme une orientation du chef de l’État. Les fonctionnaires qui vivent sous occupation restent sur les listings de paye. Ceux qui ont fui seront rétablis. Ceux qui ont prêté allégeance au M23, et derrière lui au Rwanda, n’ont plus vocation à vivre de l’argent de la République.

Le message est politique avant d’être budgétaire. Kinshasa paie pour maintenir un lien territorial là où l’armée a reculé. Elle paie pour que l’instituteur de Rutshuru, le professeur de Bukavu, l’agent resté à Goma ne deviennent pas, par la force des choses, des employés d’une administration rwandaise déguisée. Elle paie pour que l’occupation reste une occupation, et non un nouvel État.

Mais ce lien n’est plus automatique. Il est conditionnel.

Au début, la règle était large. Tant qu’un agent figurait sur le fichier national, il devait recevoir son salaire, même si les banques étaient fermées, même si le mobile money remplaçait les guichets, même si l’argent mettait des semaines à arriver.

Les enseignants du primaire et du secondaire ont été le cœur de cette politique. Eux plus que tous les autres incarnent la continuité de l’État dans les écoles, c’est-à-dire dans le quotidien des familles. Kinshasa a choisi de ne pas les abandonner collectivement.

Les fonctionnaires provinciaux, eux, ont basculé plus vite dans le vide. Leurs salaires venaient des recettes locales. Pour le seul Sud-Kivu, cela représentait près de 900 000 dollars par mois. Ces recettes sont aujourd’hui entre les mains de l’AFC/M23. Kinshasa ne les remplace pas. Elle assume une distinction : elle paie ce qui relève encore de la souveraineté nationale, pas ce qui dépendait déjà des caisses provinciales tombées.

Le vrai tournant est venu plus tard, quand la rébellion a cessé de seulement occuper pour commencer à nommer. Listes publiées. Cérémonies filmées. Directeurs installés. Comités de gestion remplacés. Magistrats recrutés. À ce moment-là, Kinshasa a cessé de parler seulement de territoires. Elle a commencé à parler d’hommes qui prêtaient allégeance.

En août 2026, après les nominations de l’AFC/M23 dans les universités et instituts de Goma et Bukavu, le ministère de l’Enseignement supérieur a tranché. Quarante-huit agents ont vu leur salaire suspendu. Professeurs, chefs de travaux, assistants, cadres. Accusés d’avoir rejoint le mouvement, prêté allégeance ou accepté d’exercer sous son autorité. Une commission mixte a croisé les communiqués rebelles avec les listings de paie. Les noms sont devenus des preuves contre ceux qui ont basculé.

C’est là que la doctrine de Kinshasa apparaît clairement. Occupé ne signifie pas traître. Nommé par le M23, oui. Rester à Goma parce qu’on n’a nulle part où aller n’est pas encore une allégeance.

Accepter un titre, un bureau, une fonction dans l’appareil parallèle, c’est franchir la ligne. C’est cesser d’être un fonctionnaire de la République pour devenir un relais de l’occupation.

Kinshasa ne prétend pas tout savoir. Elle ne prétend pas lire les cœurs. Elle lit les listes. Elle lit les photos. Elle lit les décrets que l’AFC/M23 a la faiblesse de publier tout elle-même.

Elle s’appuie sur ceux qui ont fui vers Beni et Uvira. Elle sanctionne ce qui est visible. Pas l’instituteur silencieux. Le cadre qui a accepté d’incarner le pouvoir rebelle.

L’argent, lui, circule encore par les téléphones. Orange Money. Airtel Money. Un système bricolé, humiliant parfois, coûteux souvent, mais politiquement précieux. Il permet à l’État de verser sans passer par des banques désormais hors de son contrôle. Il permet aussi de rappeler, mois après mois, que la République n’a pas plié ses fichiers.

Cette politique a un prix. Elle est irrégulière. Elle laisse des familles sans salaire pendant des mois. Elle entretient le soupçon.

Elle ne dit pas combien Kinshasa envoie réellement dans les zones occupées.

Mais elle a un sens.

En continuant de payer ceux qui n’ont pas basculé et effaçant des listes de paie ceux qui ont prêté allégeance, Kinshasa refuse que le Rwanda et le M23 transforment la défaite militaire en transfert de souveraineté.

Le critère n’est plus seulement d’être resté. Il est de n’avoir pas prêté allégeance. Kinshasa maintient le lien territorial avec ceux qui restent fonctionnaires de l’État. Elle le coupe avec ceux qui acceptent de servir l’occupation.

Entre les deux, elle tient un fil mince, contesté, imparfait. Mais elle le tient.

Parce qu’abandonner la paie, ce serait admettre que ces territoires ont déjà changé de pays.

Eugène Diomi Ndongala,

Démocratie Chrétienne, DC