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RWANDA : LA FIN DE L’IMPUNITE MORALE DE PAUL KAGAME

Dans son rapport mondial 2026, Human Rights Watch constate que Kigali continue de réprimer l’opposition et que presque personne n’ose plus critiquer publiquement le pouvoir. En quelques mois, l’ONG a aussi dénoncé la mort suspecte d’un opposant le jour de sa libération et l’arrestation de nouveaux journalistes. Amnesty International, de son côté, réclame la libération de Victoire Ingabire et de neuf co-accusés, détenus arbitrairement pour des activités politiques pacifiques. Les rapports ne sont plus ignorés : l’image du « modèle rwandais » ne résiste plus aux faits.

Paul Kagame aime rappeler qu’il a « passé la moitié de sa vie dans les tranchées », sans savoir s’il verrait le lendemain, et qu’il n’a pas combattu pour devenir président : « Je me battais pour mes propres droits, ceux qu’aucune de ces organisations de droits humains n’aurait pu me donner. » La formule circule depuis des années et sert de bouclier. Selon elle, accuser un homme qui a connu l’exil, la guerre et le génocide de violer les droits de son peuple serait « cynique » et « absurde ».

Pendant près de trente ans, ce bouclier a fonctionné.

Les ONG n’ont pourtant jamais cessé d’alerter. Mais leurs rapports se heurtaient à un mur. Les capitales occidentales avaient besoin d’un « modèle africain » à montrer, et les bailleurs voulaient des résultats mesurables. La mémoire du génocide paralysait la critique. La culpabilité internationale de 1994 fonctionnait comme une dette qu’on ne finissait jamais de rembourser. Human Rights Watch, Amnesty International et Freedom House parlaient. On les écoutait poliment, puis on signait le chèque suivant.

Cette époque est révolue.

Les constats des organisations indépendantes ne sont plus des notes de bas de page. Ils convergent, s’accumulent et sont désormais repris par des gouvernements, des parlements et des instances onusiennes. Le passé de Kagame ne constitue pas un argument d’exonération.

Avoir souffert n’immunise pas contre les abus du pouvoir. Avoir combattu pour ses droits n’autorise pas à les confisquer aux autres. Et la lutte contre un génocide ne donne aucun droit sur les richesses du pays voisin ou déstabiliser toute une sous- région de l’Afrique

Trois organisations, un même diagnostic

Le World Report 2026 de Human Rights Watch, consacré à l’année 2025, est sans ambiguïté. Le Rwanda a continué de réprimer l’opposition politique, et rares sont les journalistes, militants ou opposants qui osent encore s’exprimer publiquement contre le gouvernement, ses politiques ou son intervention dans l’est du Congo.

Les enquêtes sur les morts suspectes ou les disparitions de critiques, de journalistes et d’opposants n’ont connu aucune avancée significative, et plusieurs journalistes et opposants restent derrière les barreaux. La détention arbitraire, les mauvais traitements et la torture, dans des lieux officiels comme officieux, restent des pratiques structurelles. La répression vise toujours la presse. En juin 2026, HRW signalait l’arrestation de deux journalistes supplémentaires, poursuivis pour leurs enquêtes sur le centre de transit de Gikondo, présenté comme le secret le plus mal gardé de Kigali.

Amnesty International dresse le même constat. L’espace civique reste fortement restreint, et des opposants subissent des poursuites jugées inéquitables.

L’organisation documente depuis des années des allégations de torture, des disparitions forcées et des restrictions croissantes imposées aux ONG. Autour de l’élection de 2024, elle signalait déjà menaces, détentions arbitraires, assassinats et disparitions visant l’opposition, ainsi que des représailles contre la société civile et les médias.

Freedom House, dans Freedom in the World 2026, décrit un système qui combine surveillance, intimidation, détention arbitraire et torture, auxquelles s’ajoutent des transferts forcés et des assassinats présumés de dissidents en exil

Trois institutions aux méthodes différentes arrivent à la même conclusion. On ne peut plus parler d’une « campagne » isolée ni d’un complot d’ONG : ce qu’elles décrivent est un système de gouvernement.

Quand les rapports deviennent des décisions

Le vrai tournant n’est pas dans le ton des ONG, qui a toujours été sévère. Il est dans ce qui suit leurs rapports. Le Groupe de travail de l’ONU sur la détention arbitraire a qualifié d’arbitraire l’incarcération de Victoire Ingabire, et le Parlement européen a demandé sa libération. Un rapport onusien d’établissement des faits sur l’est du Congo évoque des actes susceptibles de constituer des crimes de guerre et des crimes contre l’humanité.

À partir de 2025, les partenaires occidentaux sont passés de la gêne aux actes. Washington et Bruxelles ont sanctionné des responsables rwandais pour le soutien au M23, et Londres a suspendu l’essentiel de son aide bilatérale. En mars 2026, les États-Unis sont allés plus loin en sanctionnant les Forces rwandaises de défense elles-mêmes et de hauts gradés. Kigali a répondu en rompant ses relations diplomatiques avec la Belgique, un réflexe qui confirme le problème plus qu’il ne le dément.

Les ONG elles-mêmes dénoncent le silence qui a trop longtemps protégé le régime. Human Rights Watch rappelle que les partenaires régionaux et internationaux du Rwanda se sont longtemps tus face à une répression croissante, et les appelle désormais à exiger publiquement une enquête indépendante. Le crédit moral accordé au « miracle rwandais » – fondé sur le pillage de la RDCongo – n’est plus inépuisable, et l’argument des tranchées ne suffit plus à faire taire les faits, surtout que même la rhétorique du « miracle rwandais » chancelle face aux penuries, l’inflation et la faiblesse d’une économie où le pillage des minerais congolais reste le secteur le plus rentable, mais aussi le plus contesté.

Les noms que le récit des tranchées n’efface pas

Le 6 mai 2026, Aimable Karasira meurt le jour même où il devait sortir de prison. Universitaire, chanteur et commentateur sur YouTube, il avait été arrêté en 2021. Condamné à cinq ans pour « incitation au divisionnisme », il avait vu le parquet faire appel pour réclamer trente ans. Il avait subi la torture en détention. Avant son arrestation, il avait évoqué publiquement la perte de proches tués à la fois par les extrémistes hutu et par le FPR, pendant et après le génocide. Les services pénitentiaires parlent d’une overdose de médicaments prescrits. Human Rights Watch et le Committee to Protect Journalists demandent une enquête indépendante. Pour HRW, Karasira n’est que le dernier en date d’une série de critiques du pouvoir morts dans des circonstances suspectes.

En 2020, le chanteur Kizito Mihigo meurt dans une cellule de police ; selon la version officielle, il se serait suicidé. D’autres critiques meurent « de maladie », « d’accident » ou « d’overdose ». Les enquêtes n’aboutissent jamais.

Victoire Ingabire a déjà payé. Arrêtée en 2010 et condamnée en appel à quinze ans de prison, elle passe huit ans derrière les barreaux avant d’être graciée en 2018, sous étroite surveillance. En 2017, la Cour africaine des droits de l’homme et des peuples avait jugé que le Rwanda avait violé sa liberté d’expression et son droit à un procès équitable. Kigali avait déjà retiré la déclaration permettant aux particuliers de saisir la Cour.

En juin 2025, Ingabire est de nouveau arrêtée à son domicile de Kigali. Selon Amnesty International, la présidente de DALFA-Umurinzi, huit membres de son parti et un journaliste sont détenus arbitrairement et poursuivis pour subversion, uniquement pour avoir exercé pacifiquement leurs droits. On les accuse notamment d’avoir formé une organisation criminelle, conspiré contre le gouvernement et incité la population au désordre. Ses co-accusés sont incarcérés depuis 2021, après avoir suivi une formation sur la résistance non violente. La procureure réclame la perpétuité. Le message est limpide : au Rwanda, on ne conteste pas le récit officiel, on ne bâtit pas d’alternative politique et on n’enseigne même pas la non-violence.

La répression rwandaise n’a pas de frontières

Le schéma se prolonge hors du pays. Patrick Karegeya, ancien chef du renseignement extérieur devenu opposant, est retrouvé étranglé dans une chambre d’hôtel de Johannesburg le 1er janvier 2014. D’autres exilés ont été intimidés, enlevés ou tués en Afrique du Sud, en Ouganda et jusqu’en Europe, et Freedom House le consigne encore en 2026. À chaque fois, le régime nie, accuse les victimes de complot, puis continue.

Le Congo : quand la sécurité devient prédation

Kagame limite généralement le débat sur les droits humains aux frontières du Rwanda. Les rapports, eux, ne s’y arrêtent pas. En 2025, le M23, appuyé, soutenu et armé par les Forces rwandaises de défense, RDF, s’empare de Goma puis de Bukavu, causant des milliers de morts civils et des millions de déplacés congolais. En juillet, plus de 140 civils sont tués par balle ou à la machette près du parc des Virunga.

Les enquêtes de 2026 alourdissent encore ce bilan. HRW a recensé 53 exécutions sommaires, huit viols et douze enlèvements lors de l’occupation d’Uvira par le M23 et l’armée rwandaise, fin 2025 et début 2026. Un autre rapport de l’organisation, publié en juin 2026 et fondé sur les témoignages de 102 anciens détenus, décrit des milliers de combattants capturés et de civils, dont certains âgés de 12 ans à peine, enfermés dans des camps d’entraînement. Ils y ont été détenus pendant des semaines ou des mois dans des conditions inhumaines, battus et parfois exécutés sommairement.

En septembre 2026, Amnesty International a montré comment les combattants du M23 ont infligé de graves exactions aux mineurs artisanaux de l’est de la RDC tout en organisant, avec le concours des autorités rwandaises, le trafic d’or et de coltan vers le Rwanda. L’organisation demande aux États et aux entreprises de cesser d’acheter du coltan et de l’or rwandais tant que Kigali n’aura pas prouvé qu’il ne reçoit plus de minerais trafiqués depuis la RDC.

La prédation régionale n’est pas un effet secondaire du régime.

Elle prolonge, hors des frontières, la logique qu’il applique chez lui : la force d’abord, la justification ensuite, l’enquête jamais.

Le sophisme du combattant

La réponse du régime ne varie pas : les critiques sont des négationnistes, des relais des génocidaires, des agents de l’étranger. L’arme est efficace, mais elle a un coût. Elle interdit tout débat public sur les crimes commis par le FPR avant, pendant et après 1994, sur le Mapping Report de l’ONU consacré au Congo, et sur trois décennies de concentration du pouvoir en réprimant toute opposition. Pire encore, elle instrumentalise la mémoire des victimes du génocide pour protéger ceux qui gouvernent aujourd’hui. Un pays qui a traversé l’enfer a le droit d’exiger qu’on se souvienne.

Il n’a pas le droit d’en faire un permis de gouverner sans contradiction.

Ce qu’une vraie réponse exigerait

Répondre sérieusement à ces rapports ne consiste pas à les traiter de cyniques. Il faudrait ouvrir les lieux de détention officieux. Il faudrait autoriser des enquêtes indépendantes sur la mort de Karasira, sur le sort d’Ingabire, sur les disparus et sur les assassinats d’exilés. Il faudrait aussi permettre l’enregistrement de partis d’opposition, cesser de poursuivre la critique du président sous l’étiquette de « divisionnisme » et retirer tout soutien aux groupes armés qui opèrent au Congo et retirer les troupes rwandaises de la RDC, mettant un terme à cette agression.

Kagame prétend avoir combattu pour que les Rwandais ne soient plus jamais traqués pour ce qu’ils sont mais il gouverne aujourd’hui un pays où on les traque pour ce qu’ils disent.

Tant que cela ne change pas, « l’homme des tranchées » – comme il se définit – dirigera un pays où la parole politique reste une tranchée dans laquelle on enterre encore toute forme d’opposition et dissension.

Eugène Diomi Ndongala,

Démocratie Chrétienne, DC,

Les Patriotes

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