« LA PAIX DEMEURE UNE PROMESSE » : LE REQUISITOIRE DE JUDITH SUMINWA A L’ONU
À la 81ᵉ Assemblée générale des Nations unies, la Première Ministre de la RDCongo, Judith Sumimwa, a prononcé un discours rigoureux de Kinshasa sur l’agression rwandaise. Elle exige des autres qu’ils tiennent leurs engagements.

Elle se tait sur ceux que l’État congolais doit encore tenir envers son propre peuple.
Le 23 septembre 2026, à la tribune de l’Assemblée générale, ce n’est pas Félix Tshisekedi qui parle, mais Judith Suminwa Tuluka. Sa Première ministre porte le dossier congolais dans une enceinte où l’on adopte des résolutions plus facilement qu’on ne libère des villes.
Le thème de la session sonne presque comme une ironie : « Rétablir la confiance, gérer la transformation ». Suminwa ouvre pourtant sur l’inverse de la confiance. Depuis plus de trente ans, rappelle-t-elle, des millions de Congolais vivent sous les attaques, les déplacements et le deuil. Des territoires sont occupés, des femmes violées, des enfants recrutés ou privés d’école. « Peu de situations illustrent aussi douloureusement l’écart entre les engagements internationaux et la réalité vécue. » Vient ensuite la phrase qui donne au discours son véritable titre : pour des millions de Congolais, « cette paix demeure encore une promesse ».
Tout le reste de l’allocution explique pourquoi cette promesse n’est pas tenue, et surtout à qui en revient la faute.
Un réquisitoire solidement charpenté
C’est la grande qualité du texte : il nomme les choses. Suminwa refuse l’euphémisme commode de « crise de l’Est ». Elle parle d’une guerre d’agression menée par le Rwanda « sous couvert de l’AFC/M23 », documentée par les Nations unies et entretenue par un pillage des ressources qui alimente toujours le commerce international. L’ADF et la CODECO sont citées, mais au second plan. Le premier accusé a une capitale : Kigali.
Elle ne réclame rien de nouveau. Les processus de Washington et de Doha, ainsi que la feuille de route de l’Union africaine, existent déjà. La résolution 2773 du Conseil de sécurité, adoptée en 2025, aussi. Ce texte exige le cessez-le-feu, le retrait des forces rwandaises, la fin du soutien aux groupes armés, le désengagement du M23, le démantèlement des administrations parallèles, le retour de l’État, l’accès humanitaire et le retour des déplacés. « Nous n’attendons pas de nouveaux textes pour remplacer ceux qui ont déjà été adoptés. Nous attendons leur exécution. »
C’est le cœur politique du discours, et c’est un vrai changement de posture. Kinshasa ne vient plus solliciter une résolution. Elle vient constater que le Conseil a déjà tranché, et que Goma et Bukavu échappent toujours à l’autorité de la République. La charge de la preuve change de camp.
FDLR : un prétexte ébranlé, pas encore enterré
Même logique sur les FDLR, argument historique de Kigali pour justifier sa présence militaire en RDC. Suminwa oppose deux faits. Le premier est un protocole signé le 30 mai 2026 par la direction politique et militaire du mouvement : désarmement, démobilisation, cantonnement, rapatriement ou relocalisation jusqu’à la dissolution, sans amnistie pour les crimes graves. Le second est le rapatriement, le 8 septembre, de 120 personnes associées aux FDLR, avec l’appui de la MONUSCO. Conclusion : « La question des FDLR ne saurait donc plus servir de prétexte au maintien d’une présence militaire étrangère sur notre territoire. »
Dialogue national : une frontière nette entre dialogue interne et Doha
La Première ministre trace ensuite une ligne nette entre deux scènes que beaucoup voudraient fusionner. Le dialogue national lancé par Tshisekedi est ouvert aux forces « attachées à la République, à la Constitution, à l’intégrité du territoire et au rejet de la violence ». L’agression, elle, n’y a pas sa place : « Aucun dialogue intérieur ne saurait transformer une agression extérieure en simple différend domestique. »
Sur le plan de la souveraineté, la distinction est juste : l’AFC/M23 n’est pas un partenaire de gouvernement, c’est une force de proxy qui doit partir. Prononcée huit jours après l’échec de la marche de la C64 à Kinshasa, elle dessine un dialogue assez large pour parler d’unité et assez étroit pour écarter à la fois ceux qui occupent le Kivu ou bien ceux qui se radicalisent.
Ezulwini, le décor panafricain
Vient ensuite le passage que l’Afrique répète à chaque Assemblée générale depuis 2005. Le Consensus d’Ezulwini et la Déclaration de Syrte réclament deux sièges permanents africains au Conseil de sécurité, avec droit de veto tant qu’il existera pour les autres, plus deux sièges non permanents supplémentaires. Mme Suminwa y ajoute un levier concret : membre du Conseil pour 2026-2027, la RDC liera son rôle dans le choix du prochain Secrétaire général à cet engagement. Elle glisse au passage la candidature de Juliana Lumumba à la tête de la Francophonie.
La revendication est légitime, mais ancienne et jamais satisfaite. Dans ce discours, elle sert surtout de décor à un message beaucoup plus précis : si vous n’appliquez pas la résolution 2773 au Congo, ne nous demandez pas de croire en votre Conseil.
L’absence de Tshisekedi n’est pas un détail protocolaire. Sa Première ministre, plus technique que tribun, traduit la doctrine dans la langue des chancelleries : peu de slogans, beaucoup de références. Le texte peut être cité à Paris, Washington ou Addis-Abeba sans embarrasser personne. C’est sa force diplomatique. C’est aussi sa limite, car un discours pensé pour être repris dans un communiqué ne suffit pas à modifier un rapport de force.
Le grand silence : l’État comme acteur
L’architecture du texte est claire : l’agression vient de l’extérieur, le dialogue se tient à l’intérieur, les textes existent déjà et les FDLR ne sont plus un alibi. Mais un pan entier manque : la responsabilité de l’État congolais lui-même.
Le discours ne dit rien de la débâcle militaire de 2025, au moment Mme Sumimwa était première Ministre. Rien non plus de l’administration parallèle qui, depuis dix-neuf mois, lève l’impôt, nomme les responsables et contrôle universités et police routière à Bukavu. Il passe sous silence les incendies de septembre et les 240.000 déplacés de Fizi. Ebola, véritable brèche dans la souveraineté sanitaire, n’apparaît qu’en second plan. À New York, l’ennemi n’a qu’un nom. Sur le terrain, la République a aussi un bilan à rendre.
Ce silence est la principale faiblesse de gouvernance que révèle le discours.
Reconnaître les défaillances de l’armée, de l’administration et de la protection civile n’affaiblirait pas la thèse de l’agression. Cela la renforcerait, parce que les partenaires y verraient un État qui se réforme autant qu’il accuse. Un discours de souveraineté qui n’aborde jamais la capacité de l’État reste un discours à usage externe, et il peine à convaincre à Goma mais aussi à Kinshasa.
Un réquisitoire en quête de tribunal
Le meilleur paragraphe du texte réclame un « calendrier précis, une vérification indépendante et des conséquences en cas de violation».
Il ne dit pas qui appliquera ces conséquences. Exiger l’exécution de la résolution 2773 sans désigner qui sanctionne son non-respect revient à prononcer un réquisitoire sans tribunal. Washington a obtenu un accord en juin 2025, Doha des engagements, l’Union africaine une feuille de route. Mme Suminwa a le mérite de dire franchement que rien de tout cela n’a encore ramené la paix. Elle ne dit pas comment on récupère deux villes, un cadastre, un aéroport et une fiscalité déjà captés.
Fort à la tribune, attendu sur le terrain
Le discours est donc à la fois fort et incomplet.
Il est fort parce qu’il durcit la position de Kinshasa et rend impossible, pour tout médiateur, de proposer un partage de l’Est avec l’occupant ou ses supplétifs, au nom du réalisme.
Il est incomplet parce qu’il oppose le droit à la force alors que, depuis janvier-février 2025, c’est la force qui dicte le droit local.
Judith Suminwa a gagné l’argument.
Il reste au gouvernement qu’elle dirige à gagner le Kivu.
La paix demeure une promesse, et la tribune de New York a montré un pouvoir qui maîtrise désormais mieux le récit international que son propre territoire.
Le prochain discours dira si Kinshasa sait aussi rendre compte de ce qu’elle fait chez-elle et l’assumer.
Eugène Diomi Ndongala,
Democratie Chrétienne, DC
Les Patriotes






