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Articles de la catégorie ‘GUERRE NUMERIQUE’

PRISE A SON PROPRE PIEGE

Comment Denise Mukendi Dusauchoy, « influenceuse » passée des palais présidentiels (Kabila et Tshisekedi) à la rébellion de l’AFC/M23, a fini capturée en Tanzanie et rapatriée par un vol privé de nuit — anatomie d’une bascule dans la guerre informationnelle qui déchire l’Est congolais.

On ne mobilise pas les services de renseignement d’un État et un jet privé pour une simple injure. C’est par cette disproportion qu’il faut entrer dans l’affaire Denise Mukendi Dusauchoy. Fin août 2026, cette influenceuse congolaise est arrêtée en Tanzanie, puis ramenée de nuit à Kinshasa à bord d’un avion que plusieurs sources décrivent comme affrété par les services de renseignement, lié au pôle chargé de la cybercriminalité.

Le cabinet du ministre d’État à la Justice communique officiellement ; trois commissions rogatoires internationales avaient été transmises à la Belgique dès l’automne 2025 ; des mandats d’arrêt internationaux ont été émis. Cet appareil-là ne se déploie pas pour une querelle de mots. Il signale que l’enjeu dépasse de loin le motif affiché au départ. Pour comprendre pourquoi, il faut regarder le terrain sur lequel se joue réellement cette guerre.

Le front invisible

La guerre de l’Est congolais ne se déroule pas seulement à Goma et à Bukavu. Elle se livre aussi, minute par minute, sur X, TikTok et Facebook — et là, elle est tout aussi féroce. Les deux camps l’ont compris et le formulent presque mot pour mot : la désinformation y est une arme aussi puissante qu’une division blindée. Ce n’est pas un décor du conflit, c’est un théâtre d’opérations à part entière, avec ses munitions, ses cibles et ses victimes.

Les chiffres suffisent à en prendre la mesure. Dès les premières phases de la guerre, plus de 500 comptes fantômes ont été créés sur X et Facebook pour distiller de fausses informations : démoraliser les soldats sur le champ de bataille, attiser la haine ethnique, fragiliser la cohabitation, retourner la population contre les partenaires de Kinshasa, MONUSCO comprise. Cinq cents comptes, ce n’est pas du bruit de fond — c’est une infrastructure de guerre. Et elle est bilatérale : Kinshasa dénonce chez l’AFC/M23 une stratégie de propagande visant à discréditer les institutions et à instrumentaliser les identités communautaires ; le mouvement renvoie l’accusation. Chacun se réclame de la vérité, chacun traite l’autre de menteur — le miroir de toute guerre informationnelle.

Ce qui la rend moderne, c’est sa technicité. Face à la modération des plateformes, les relais du mouvement ont adopté le « bypass algorithmique» : écrire « A#FC-M23 » ou « R#wanda » en glissant des caractères spéciaux pour tromper les robots de Meta tout en restant lisibles pour les humains. Une guérilla typographique, en somme.

Mais quand la persuasion échoue, il reste la contrainte — et là, une affaire résume tout.

Le 29 mars 2026, Espoir Mbata, directeur de la radio communautaire « Top Buzi FM », est arrêté au siège de sa station, à Minova, par trois hommes se réclamant du M23. Son tort présumé : avoir republié la veille, sur un groupe WhatsApp, une vidéo d’un rassemblement organisé après le retrait supposé du mouvement de certaines localités.

Transféré à Goma dès le lendemain, il disparaît, enfermé dans un « conteneur bleu » de l’Assemblée provinciale du Nord-Kivu — l’un de ces caissons métalliques que Reporters sans frontières avait révélés fin mars, décrivant des cellules de fortune où des dizaines de personnes s’entassent dans l’obscurité et la chaleur suffocante. Puis vient le maquillage : Mbata est contraint de filmer une interview du porte-parole du mouvement, Lawrence Kanyuka, diffusée ensuite par ce dernier sur X. Quatre minutes seulement, un regard fuyant, un sourire forcé, des questions calibrées au mot près — RSF a documenté la mise en scène le 24 avril 2026. Une détention arbitraire déguisée en « invitation », un journaliste transformé en instrument de propagande de ceux-là mêmes qui le séquestraient.

Le principe qui s’en dégage est implacable : dans cette guerre, une voix numérique n’est jamais neutre. Elle est un actif à recruter, ou une menace à réduire au silence. Il n’y a pas de spectateurs — seulement des combattants, volontaires ou forcés.

Le mot devenu délit

C’est ce qui éclaire la disproportion des moyens déployés contre Dusauchoy. Le droit congolais ne la poursuit pas seulement pour injure publique, mais pour incitation à la haine tribale et diffusion de contenu tribaliste par voie numérique — sans compter la propagation de faux bruits, le faux en écriture et l’outrage au chef de l’État, pour lequel son propre parti l’a destituée. Il en a qui parlent aussi d’apologie de terrorisme…

La différence entre ces qualifications n’est pas de degré, elle est de nature. L’injure vise une personne ; l’incitation à la haine ethnique vise un groupe, et à travers lui la paix civile. C’est le seuil que fixe le droit international lui-même : l’article 20 du Pacte relatif aux droits civils et politiques interdit tout appel à la haine nationale, raciale ou religieuse constituant une incitation à la violence. Dans un pays où le conflit charrie une charge communautaire explosive, une telle qualification cesse d’être un délit d’opinion pour devenir une infraction contre la sûreté du corps social.

La lourdeur de l’appareil répressif n’est alors que le reflet de la gravité des chefs d’accusation.

Là est pourtant l’ambiguïté du dossier. Le même code pénal abrite aussi des qualifications-comme l’ outrage au chef de l’État, les faux bruits. La frontière entre répression légitime d’une propagande de guerre et faire taire une voix hostile reste encore à determiner.

Anatomie d’une bascule

La trajectoire personnelle donne à l’affaire sa force d’exemple. Dusauchoy n’est pas née dissidente : elle fut d’abord une figure proche du Pprd de Joseph Kabila, après de Félix Tshisekedi maniant la virulence numérique au service des palais. Elle était l’attaquante, pas la cible.

Puis la chute, en cascade. L’affaire Ndala, où elle affirme dans une vidéo virale avoir commandité l’arrestation de l’opposant — avant de se rétracter intégralement devant le parquet et d’admettre avoir menti. Arrestation à Brazzaville en 2024, écrou à Makala, condamnation à trois ans en décembre 2024, libération conditionnelle en mars 2025, destitution de son parti FDD, puis une condamnation par défaut à Liège en juin 2026. Elle incarne la chute brutale des relais d’influence tombés en disgrâce.

Dans cette chute se noue la bascule. Rompue avec le pouvoir, elle se rapproche de l’AFC/M23, séjourne à Goma en janvier 2026 et y tient un discours de repentance envers les populations de l’Est. La transfuge idéale : une ancienne voix du régime qui vient dire « j’ai vu de l’intérieur, et j’ai changé de camp ». En valeur de propagande, cela vaut mille militants de longue date. Voilà comment une influenceuse jugée « de bas niveau », à la limite vulgaire, devient un actif stratégique — non par son prestige, mais par sa position dans le récit.

La boucle se referme là où tout a commencé, sur le front numérique. L’arme n’a pas changé — la virulence en ligne — seule la cible a pivoté. Ce qui faisait sa force, être légère et agile, sans institution derrière soi, est exactement ce qui l’a perdue : on frappe vite, mais on ne se protège pas.

Tour à tour arme, cible, puis trophée capturé en Tanzanie et rapatrié par un vol de nuit, elle illustre le sort de ceux qui croient tenir le micro et découvrent que c’est le micro qui les tenait.

Marc Mawete,

Démocratie Chrétienne, DC