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NI DOHA, NI WASHINGTON : ANATOMIE D’UN REFUS DE LA PAIX DE LA PART DU M23/RDF

Doha : un officier des FARDC expulsé, le comité de cessez-le-feu bloqué. Washington : le Rwanda sabote la neutralisation des FDLR pour ne pas se retirer.

En quelques jours, le bloc RDF-M23 a été soumis à deux tests simples. Sur le front de Doha, il lui suffisait de laisser un comité neutre vérifier le cessez-le-feu. Sur le front de Washington, il lui suffisait de laisser la RDC neutraliser les FDLR – ou de le permettre là où lui-même tient le terrain. Deux occasions. Deux refus. Deux entraves. Et, mis bout à bout, ces deux refus dessinent une vérité que plus aucun communiqué ne peut masquer:

le M23/RDF ne veut pas la paix. Il veut le gel de sa conquête.

DOHA : BLOQUER L’ARBITRE AVANT MEME LE COUP D’ENVOI

Rappelons les faits, car ils sont accablants de simplicité. L’accord de cessez-le-feu de Doha prévoyait un Mécanisme conjoint élargi de vérification – un organe paritaire, réunissant trois officiers des FARDC, trois de l’AFC/M23 et trois experts de la MONUSCO, sous l’œil de l’Union africaine, du Qatar et des États-Unis. Son rôle : constater les violations, enquêter, rendre compte. Rien de plus, rien de moins qu’un arbitre.

Cet arbitre venait tout juste d’arriver sur le terrain. Trois officiers congolais avaient rejoint Goma à la mi-juillet pour permettre son déploiement. Et c’est précisément à cet instant que la coalition RDF-M23 a expulsé l’un d’eux, sans le moindre motif valable, des zones qu’elle contrôle. Le gouvernement de la RDC l’a dit sans détour, au dernier conseil des Ministres : il s’agit d’ « une action délibérée visant à retarder le déploiement et à compromettre la mise en place du mécanisme de vérification ». En chassant un seul des trois représentants gouvernementaux, on brise la parité, et l’on paralyse l’organe tout entier. Le comité n’a même pas eu le temps de vérifier quoi que ce soit qu’il était déjà sabordé.

Pourquoi refuser un arbitre, sinon parce qu’on a quelque chose à cacher ? La réponse est sur le terrain. On ne bloque pas l’arbitre quand on respecte les règles. On le bloque quand on triche.

PENDANT CE TEMPS, LES ARMES PARLENT

Car il faut mesurer ce que l’expulsion de cet officier permet, précisément, de dérober au regard. À l’instant même où il aveugle le mécanisme de Doha, le bloc RDF-M23 viole ouvertement le cessez-le-feu qu’il prétend observer. Dans les hauts plateaux de Fizi, d’Uvira et de Mwenga, au Sud-Kivu, il grignote localité après localité. Le 4 juillet, les Twirwaneho, alliés de l’AFC/M23, se sont emparés de Point Zéro, verrou stratégique dominant les axes de Minembwe. Le 30 juillet – la veille même du Conseil des ministres qui dénonçait l’expulsion – la coalition s’emparait encore de Kimete et Kibanja, après le repli des FARDC et des Wazalendo. À cette liste s’ajoutent Rugezi, Bigaragara, Mikenge, Madegu et Kiziba : autant de villages de « l’anneau de Minembwe » passés ou maintenus sous contrôle rebelle, pendant que des drones venus du Rwanda violent l’espace aérien congolais. Voilà le « cessez-le-feu » version RDF-M23 : on cesse de l’observer partout où l’on avance.

Et cette avancée n’est pas l’œuvre de quelques centaines d’insurgés locaux. Elle est portée par une armée d’occupation étrangère.

Le dernier rapport des experts de l’ONU (S/2026/466) est sans ambiguïté : fin 2025, la Force de défense rwandaise comptait entre 8.000 et 10.000 hommes au Sud-Kivu et entre 6.000 et 8.000 au Nord-Kivu ; faute du moindre retrait, et compte tenu des rotations et renforts continus, le total atteint jusqu’à 18.000 soldats rwandais déployés sur le sol congolais – à eux seuls, plus de la moitié des forces de l’armée rwandaise. Dix-huit mille hommes qui, au mépris flagrant de la résolution 2773 adoptée dès février 2025, ne se sont jamais retirés. Dix-huit mille hommes dont ces mêmes experts documentent les œuvres : exécutions sommaires, arrestations arbitraires, destructions systématiques d’habitations, ciblage ethnique de civils hutu -et déplacements de masse, plus de 500.000 personnes jetées sur les routes du Sud-Kivu depuis décembre 2025, d’Uvira à Fizi, de Mwenga à Kalehe.

Telle est la réalité que l’expulsion de l’officier congolais avait pour fonction de soustraire à tout constat indépendant : non pas un cessez-le-feu fragile que l’on ajusterait, mais une guerre d’occupation en cours, avec ses morts, ses villages incendiés et ses colonnes de déplacés. On ne masque pas l’arbitre d’un match qu’on est en train de jouer loyalement. On le masque quand, pendant ce temps, on continue de tuer.

WASHINGTON : LE PIEGE DES FDLR

Le second test est plus retors encore, et il démasque la mauvaise foi jusqu’à l’os.

L’accord de Washington repose sur un donnant-donnant : la RDC neutralise les FDLR ; le Rwanda, en échange, retire ses troupes. Kinshasa a tenu sa part, méthodiquement, dans l’ordre même prévu par l’accord. D’abord la voie pacifique : une campagne de sensibilisation et de reddition volontaire, lancée avec l’appui de la MONUSCO. Puis, cette voie ne suffisant pas, la contrainte : le renforcement du dispositif militaire, jusqu’à obtenir des FDLR la signature d’un protocole de désarmement, de démobilisation et de cantonnement, préalable à la dissolution du mouvement. Un pays tiers s’est même déclaré prêt à accueillir ceux qui refuseraient de rentrer au Rwanda. Bref, une avancée réelle, saluée jusque dans la presse régionale comme une percée sur un dossier vieux de trente ans.

Réponse de Kigali ? Le mépris. Le protocole a été « aussitôt rejeté », qualifié de « non-évènement », le chef de la diplomatie rwandaise décrétant qu’il « ne correspond en rien » à l’accord de Washington. Et, pour salir jusqu’à la crédibilité du processus, Kigali a monté l’affaire des « faux ex-combattants » : renvoi de trente-neuf Congolais présentés comme de faux FDLR, mise en cause publique de la MONUSCO, accusations de l’AFC/M23 selon lesquelles Kinshasa recruterait des civils pour se faire passer contre argent pour des rebelles.

La MONUSCO a dû rappeler qu’elle vérifie chaque dossier avant tout rapatriement. Quand on cherche à ce point la petite bête sur un processus qui avance, ce n’est pas la rigueur qui parle : c’est la volonté de le faire échouer.

LA PREUVE PAR CINQ

Mais voici l’argument qui, à lui seul, referme le dossier. Les travaux tripartites -RDC, Rwanda, facilitateur- ont établi que les FDLR se répartissent sur six zones. Sur ces six zones, cinq sont hors du contrôle de l’armée congolaise et sous contrôle du Rwanda et de l’AFC/M23.

Une seule, autour de Walikale, demeure aux mains des FARDC.

Que l’on mesure bien l’énormité de la chose. Le bloc RDF-M23 exige de la RDC qu’elle neutralise les FDLR. Et, dans le même temps, il occupe militairement les cinq zones sur six où ces FDLR se trouvent – c’est-à-dire précisément le terrain où la neutralisation devrait s’opérer. Il interdit donc matériellement à Kinshasa d’accomplir la tâche… pour mieux lui reprocher ensuite de ne pas l’avoir accomplie.

C’est une machine à fabriquer des alibis : on tient le sol où sont les FDLR, on empêche l’armée congolaise d’y entrer, et l’on brandit la présence persistante de ces mêmes FDLR comme justification pour rester. Le prétexte s’auto-alimente. Comme l’a résumé Kinshasa, la question des FDLR a toujours servi de couverture à la présence militaire rwandaise – et avec les engagements désormais signés, « le Rwanda n’a plus d’alibi ».

Alors il en fabrique un nouveau, en sabotant le processus censé le lui retirer.

UNE SEULE MAIN, DEUX SABOTAGES

Cessons donc de traiter ces épisodes comme des incidents isolés.

Sur la piste de Doha, le M23 aveugle l’organe de vérification. Sur la piste de Washington, le Rwanda torpille la neutralisation des FDLR. Deux processus, deux verrous, un même mode opératoire : ne jamais rejeter frontalement la paix – pour ne pas endosser la rupture aux yeux du monde -, mais paralyser systématiquement l’instrument qui la rendrait vérifiable ou applicable, tout en gardant l’arme au poing.

Et il ne s’agit pas de deux acteurs distincts. Le M23 et l’armée rwandaise ne forment qu’une seule coalition, le RDF-M23, mue par une même volonté et coordonnée par une même autorité. Kigali lie d’ailleurs ouvertement le sort du M23 au sien. Dès lors, la convergence n’a rien d’un hasard : quand une même main vide le comité de Doha de sa substance à l’instant où elle vide l’accord de Washington de son pivot, elle signe son intention. Cette intention n’est pas la paix. C’est la pérennisation de l’occupation et la consolidation des gains territoriaux, maquillées en engagement diplomatique.

Le reste du monde commence à le voir. Le 26 juillet, la France exigeait à l’ONU que « le Rwanda retire sans délai et sans conditions ses forces de la RDC ». Sans délai, et sans conditions : c’est-à-dire sans les faux prétextes, sans les alibis recyclés, sans les arbitres expulsés. Car la paix, la vraie, ne redoute pas la vérification. Seuls la craignent ceux qui ont quelque chose à cacher. Et à bloquer, coup sur coup, l’arbitre de Doha et le processus de Washington, le bloc RDF-M23 vient d’avouer, mieux qu’aucun discours n’aurait pu le faire, qu’il a beaucoup à cacher.

La question n’est plus de savoir si ce bloc M23/RDF veut la paix. Il vient de répondre.

La question, désormais, est de savoir combien de temps encore la communauté internationale acceptera de financer, de couvrir ou de tolérer ceux qui, à chaque main tendue, choisissent de briser les doigts.

Eugène Diomi Ndongala,

Démocratie Chrétienne, DC