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LE DIALOGUE INTERCONGOLAIS NE DOIT PAS TORPILLER DOHA : PAS CONFONDRE LES DEUX PROCESSUS

Le processus de Doha et le dialogue intercongolais ne sont pas deux étapes d’une même dynamique : ce sont deux logiques distinctes, avec des objets, des acteurs et des finalités différents.

Confondre les deux — c’est-à-dire faire entrer l’AFC/M23 ( et son « associé » Joseph Kabila, dixit Paul Kagame) dans le dialogue intercongolais sous prétexte qu’ils sont déjà à la table de Doha — reviendrait à transformer un mécanisme technique de sortie de conflit en un mécanisme de consécration politique.

Or le premier traite un belligérant comme un belligérant à désarmer ; le second traiterait le même acteur comme une force politique légitime à intégrer au pouvoir. Le glissement de l’un vers l’autre n’est pas anodin : il récompenserait l’agression, fragiliserait l’accord-cadre en cours d’exécution, et reproduirait le cycle historique du « partage du gâteau » qui a nourri l’instabilité congolaise depuis vingt-cinq ans.

1. Deux processus, deux natures : ne pas confondre l’objet

La première erreur consiste à traiter Doha et le dialogue intercongolais comme interchangeables. Ils ne le sont pas.

Le processus de Doha est une négociation de résolution d’un conflit armé entre deux parties belligérantes : le gouvernement de la RDC d’un côté, l’AFC/M23 de l’autre. Son objet est strictement délimité — cessez-le-feu, mécanisme de vérification, échange de prisonniers, retour des déplacés, et surtout rétablissement de l’autorité de l’État sur les zones occupées. L’accord-cadre signé le 15 novembre 2025, puis la feuille de route arrêtée en Suisse du 17 au 21 août 2026 sous médiation qatarie et américaine, s’inscrivent dans cette logique : faire cesser une guerre et restaurer la souveraineté. On y parle à un adversaire armé parce qu’il faut bien lui parler pour qu’il dépose les armes — pas parce qu’on reconnaît la légitimité de sa cause.

Le dialogue intercongolais est d’une tout autre nature. C’est un forum politique interne, portant sur la refondation de l’État, la cohésion nationale, éventuellement les institutions et la Constitution. Son objet n’est pas de faire taire les armes mais de redistribuer ou reconfigurer le champ politique national. Y siéger, ce n’est pas négocier une paix : c’est participer à la définition de l’avenir politique du pays.

La conséquence logique est décisive : on peut légitimement négocier à Doha avec un acteur qu’on refuse d’admettre au dialogue intercongolais, exactement comme un État négocie une un cessez-le-feu avec un ennemi sans pour autant lui offrir un ministère.

Négocier la fin d’une guerre n’emporte aucune reconnaissance de la légitimité politique de celui qui l’a déclenchée. Ce sont deux registres séparés, et les fusionner est une faute de raisonnement.

2. Le critère d’exclusion : la ligne de partage entre belligérants et non-belligérants

Le dialogue intercongolais, s’il a un sens, doit reposer sur un principe simple : il réunit les forces politiques et sociales du pays qui ne sont pas parties à l’agression, directement ou indirectement. C’est le critère que Kinshasa a lui-même posé — un dialogue destiné aux acteurs qui « n’ont jamais montré sans ambiguïté qu’ils étaient contre l’agression ».

Ce critère n’est pas arbitraire ; il est la condition même de la crédibilité du forum.

Un dialogue national qui se veut un « front républicain contre la balkanisation » ne peut inclure à sa table ceux qui – par la violence et les armes – portent, couvrent ou instrumentalisent cette balkanisation, au même moment où le forum se tient. Cela reviendrait à demander à la victime et à l’agresseur de co-écrire les règles du vivre-ensemble national.

L’AFC/M23 : un belligérant direct

Le M23 est l’acteur armé du conflit. Les experts des Nations unies ont documenté le rôle « critique » de l’armée rwandaise dans son offensive, et la prise de Goma et Bukavu au début de 2025 a provoqué des appels internationaux — États-Unis, UE, ONU — au retrait des troupes rwandaises. C’est précisément parce qu’il est un belligérant qu’on négocie avec lui à Doha. Ce statut de belligérant, qui justifie Doha, est aussi ce qui l’exclut du dialogue intercongolais. On ne peut pas invoquer sa qualité de partie au conflit pour l’asseoir à Doha, puis nier cette même qualité pour l’installer au dialogue politique.

Joseph Kabila : un belligérant qui se cache

Le cas de Kabila illustre la catégorie du belligérant en camouflage. Il a été condamné à mort par contumace le 30 septembre 2025 par la Haute Cour militaire, pour trahison, participation à un mouvement insurrectionnel et complicité en lien avec le M23. Il s’est rendu à Goma, ville sous contrôle rebelle, en mai 2025, y rencontrant les dirigeants du mouvement et se plaçant sous leur protéction. Il a été sanctionné par l’OFAC du Trésor américain en avril 2026 pour son entrave à la paix en RDCongo.

La question pour le dialogue intercongolais n’est pas judiciaire mais politique : un acteur qui apparaît publiquement aux côtés d’un mouvement armé agresseur, qui soutient leurs revendications, dans une ville occupée, ne remplit pas le critère de « non-belligérance » qui conditionne l’accès au forum. L’inclure, c’est admettre le versant politico-civil du même dispositif dont le M23 est le versant militaire.

3. Pourquoi l’inclusion perturberait gravement Doha

C’est l’argument le plus concret, et sans doute le plus fort. Doha n’est pas une hypothèse : c’est un processus en cours d’exécution, avec des acquis réels.

Les acquis engrangés sont tangibles : un accord-cadre signé (15 novembre 2025), une feuille de route arrêtée en août 2026, un Mécanisme conjoint de vérification élargi (MCVE+) doté d’un secrétariat désormais opérationnel, un mécanisme de suivi conjoint pour évaluer l’exécution des engagements, et un calendrier de négociation des protocoles restants (restauration de l’autorité de l’État, retour des réfugiés, volet sécuritaire). Le tout est adossé à une médiation internationale lourde — Qatar, États-Unis, Togo (Union africaine), Suisse.

Greffer sur ce processus fragile la question de la participation du M23 et de Kabila au dialogue intercongolais produirait plusieurs effets délétères :

le brouillage des incitations. Doha fonctionne parce que la carotte offerte au M23 est claire et bornée : la fin des poursuites armées, l’intégration éventuelle, la sécurité de ses combattants ( au moins de ceux qui ne sont pas coupables de crimes de guerre) — en échange du retrait et de la restauration de l’autorité de l’État. Si l’on ajoute, en récompense, un siège politique au dialogue national, on change la nature du marché.

Le M23 n’a plus intérêt à conclure vite à Doha : il a intérêt à durer, à maintenir le rapport de force sur le terrain (qui lui reste favorable) pour maximiser son gain politique dans l’autre enceinte. On détruit ainsi l’incitation à désarmer.

La confusion des enceintes fait perdre à la médiation son levier. Les médiateurs qatariens et américains négocient un objet précis, précisé par l’Accord Cadre de Doha. Introduire dans l’équation le partage du pouvoir interne à Kinshasa, c’est diluer le mandat, multiplier les acteurs (opposition, société civile, Église), et exposer Doha aux vétos croisés. Un processus technique qui fonctionne serait pris en otage par un processus politique qui, lui, patine.

La contradiction diplomatique.

Doha repose sur la réaffirmation, par les deux parties, de la souveraineté et de l’intégrité territoriale de la RDC. Faire du dialogue intercongolais la voie d’une consécration politique du M23 et ses associés, contredirait frontalement cette base :

on ne peut pas, dans une enceinte, faire signer au M23 la reconnaissance de la souveraineté congolaise, et dans l’autre, lui offrir une part de cette souveraineté comme butin.

4. Le risque historique : le « partage du gâteau » et la prime à l’agression

L’argument de fond est structurel. L’histoire récente de la RDC montre que les dialogues « inclusifs » se terminent régulièrement par un partage politique — répartition de postes, quotas, intégrations dans l’armée et l’administration. C’est le schéma de 2003 (Sun City) et, dans une certaine mesure, de 2006-2009 avec le CNDP, ancêtre du M23.

Ce schéma pose un problème d’incitation majeur, souvent résumé ainsi : prendre les armes devient rentable et une forme de « légitimation politique ». Un mouvement qui occupe militairement un territoire, puis obtient par le dialogue une part du pouvoir, envoie un signal limpide à tous les entrepreneurs de violence : la voie vers Kinshasa passe par la rébellion. Récompenser la prise d’armes, c’est en programmer la répétition, ce que nous visons depuis 30 ans de dialogues et légitimation politique honteuse des bélligerants.

Le danger est aggravé par la nature particulière du M23. Il n’est pas seulement une rébellion interne : c’est, selon la documentation onusienne, un mouvement adossé à une puissance étrangère – le Rwanda-, un proxy servant à l’agression du territoire congolais. Lui offrir une légitimation politique par le dialogue, ce n’est pas seulement récompenser une rébellion : c’est valider indirectement l’ingérence étrangère qui l’instrumentalise.

La légitimité politique acquise par le M23 et son associé Kabila profiterait, en dernière analyse, à celui qui le soutient et l’arme. C’est ce qui rend cette légitimation « inacceptable » : elle ne solderait pas l’agression, elle la ratifierait, alors que la RDC vient de porter plainte devant la Cour Internationale de Justice de la Haye contre le Rwanda, ne l’oublions pas.

Comme j’ai déjà eu l’occasion de souligner, la RDCongo ne doit pas donner des primes politiques aux auxiliaires de l’agression car cela permettrait au Rwanda d’affirmer ses objectifs hégémoniques sur Kinshasa et pas seulement sur le Kivu.

Voilà pourquoi la négociation de Doha/Suisse ne peut être confondue, ni de près ni de loin, avec le Dialogue Intercongolais, sous couvert d’une prétendue inclusivité.

Eugène Diomi Ndongala,

Démocratie Chrétienne, DC