KOLWEZI, LE BRASIER ANNONCE S’ALLUME ENCORE, FAUTE DE ZEAs FONCTIONNANTES
par webmaster le 26 octobre 2026
Depuis le 19 octobre, les creuseurs artisanaux ont de nouveau embrasé la capitale mondiale du cobalt. Dix mois après la crise de décembre 2025, le même film se rejoue, pour la même raison : l’État ferme les portes de la survie sans jamais ouvrir celles de la légalité.
Kolwezi brûle encore. Et le scénario se répète avec une précision glaçante.
Les mêmes barricades sur les mêmes axes. Les mêmes pneus qui fument à l’aube. Les mêmes camions de minerais réduits à l’état de carcasses noircies. Les mêmes pierres lancées contre les mêmes uniformes. Et, au bout de la chaîne, la même question que personne, à Kinshasa, ne semble vouloir entendre : où ces hommes et ces femmes sont-ils censés travailler?
Une ville coupée en deux
Tout est parti d’une mission venue d’en haut. Une commission interservices dépêchée depuis Kinshasa a inspecté, puis restreint, les comptoirs d’achat et les entités de traitement de minerais. Une opération de contrôle, sur le papier. Sur le terrain, un couperet : du jour au lendemain, des milliers de creuseurs n’avaient plus nulle part où écouler leur cuivre et leur cobalt. Pas de vente, pas de revenu. Pas de revenu, pas de repas.
Le lundi 19 octobre, la colère a déferlé. De Kasulo à l’UCK, en passant par Kanina, Musonoie, Kazembe et l’axe T17, la contestation a gagné une à une les artères de la ville. Commerces fermés, motos-taxis à l’arrêt, écoles désertées : Kolwezi s’est figée.
Le lendemain, le brasier a changé d’échelle. À Luilu, des centaines de creuseurs ont dressé des barricades et brûlé des pneus. Des véhicules et des boutiques ont été pris pour cible. À l’entrée de Kamoto Copper Company (KCC), l’un des fleurons industriels de la province, manifestants et forces de sécurité se sont affrontés. Des coups de feu ont été entendus jusqu’au centre-ville. La Nouvelle société civile congolaise a fait état de morts parmi les creuseurs, sans pouvoir avancer de chiffre. Dans la soirée, un poste de police a été saccagé puis incendié dans la cellule Dilungu, au quartier Biashara.
Ce n’est qu’au troisième jour qu’un calme précaire est revenu, après que la gouverneure Fifi Masuka Saini a reçu des jeunes leaders de Luilu et évoqué une piste de sortie : une nouvelle zone d’exploitation artisanale. Encore une. Entre-temps, 58 personnes avaient été interpellées pour vandalisme. Aucun bilan officiel des victimes n’a été publié.
Le même film, dix mois plus tard
Kolwezi a déjà vu ce scénario. En décembre 2025, l’arrêté du ministre des Mines Louis Watum suspendant le traitement et la commercialisation des minerais artisanaux avait mis le feu aux poudres. Deux à trois morts, des blessés, des quartiers entiers paralysés. Début janvier 2026, la ville retenait encore son souffle : véhicules calcinés, magasins pillés, un bureau de police saccagé dans la commune de Manika.
En mars, nouvel accès de fièvre sur le site de Katapula, près de l’UCK. Des creuseurs délogés par des militaires y accusaient un homme se présentant comme conseiller du chef de l’État de s’approprier leur gisement, désormais gardé par la Garde républicaine. Un blessé par balle, deux véhicules incendiés. Le décor change, l’intrigue reste : des exploitants chassés d’un sol qu’ils jugent leur, sans lieu de repli.
J’avais posé le diagnostic sans détour dès décembre2026, en tant que Ministre Honoraire des Mines : l’État condamne les mineurs artisanaux à la misère sans leur offrir les Zones d’exploitation artisanale (ZEA) promises et prévues par le Code Minier (
06/01/2026). Car la loi, elle, est limpide. Le Code minier révisé en 2018 ne reconnaît l’exploitation artisanale légale qu’à l’intérieur des ZEA. Hors de ces périmètres, le creuseur est par définition dans l’illégalité.
Sans ZEA fonctionnelles, il ne lui reste donc que trois options : l’informel, l’intrusion dans les concessions industrielles, ou la faim. Ce n’est pas un choix. C’est une impasse.
Les ZEA, une promesse de papier
Dix mois après la première explosion, rien n’a fondamentalement changé. Les chiffres, eux, ont fondu.
En novembre 2025, on annonçait 64 ZEA viables au Lualaba, arrêtés signés à l’appui. Le compteur a ensuite glissé à 33. Sur le terrain, le décompte est plus maigre encore.
• ZEA 786 de Kasulo. Présentée comme la première zone pilote « viable », elle doit accueillir plus de 5 000 creuseurs chassés du site T17. Les travaux de viabilisation ont été lancés en juillet 2026. Trois mois plus tard, les principaux intéressés jugent l’avancement désespérément lent.
• ZEA 371. Censée absorber plus de 20 000 creuseurs de Kamilombe, elle n’en est qu’au protocole d’engagement et aux premiers pas de la délocalisation.
• Luilu. Depuis le 20 octobre, une nouvelle ZEA est promise aux jeunes du quartier. Une promesse de plus dans une pile déjà haute.
Le reste existe surtout dans les arrêtés. Or une ZEA n’est pas un polygone tracé sur une carte. Pour faire vivre des milliers de familles, il faut un gisement réellement exploitable, des pistes d’accès, de l’eau, des comptoirs agréés, des coopératives organisées et un minimum de sécurité. Tant qu’il manque l’un de ces maillons, la zone reste une coquille vide.
Les zones annoncées ne sont pas opérationnelles. Et les promesses ne nourrissent personne.
Réguler sans alternative, c’est allumer la mèche
Cette insuffisance n’est pas un détail administratif. Elle est le cœur du problème.
Que l’État veuille assainir la filière est légitime. Les acheteurs internationaux de cobalt exigent une traçabilité sans faille, la pression sur le travail des enfants ne retombe pas, et les concessions industrielles réclament la protection de leurs périmètres. Kinshasa a d’ailleurs lui-même resserré le marché en 2025, en suspendant puis en contingentant les exportations de cobalt. Ces objectifs se défendent.
Mais l’ordre des opérations est inversé. On ferme d’abord les comptoirs, on promet ensuite les zones. Résultat : chaque tour de vis prive des dizaines, voire des centaines de milliers de personnes de leur unique source de revenus, sans la moindre solution de repli.
Et l’onde de choc dépasse les puits. Derrière chaque creuseur, il y a un ménage, un transporteur, une vendeuse de vivres, un loueur de moto. Quand les comptoirs ferment, c’est toute l’économie populaire de Kolwezi qui s’asphyxie. La suite est écrite d’avance : la colère explose, les routes se ferment, les véhicules brûlent, la violence surgit.
Quand la colère d’une ville devient un risque national
Dans la RDC d’aujourd’hui, une explosion locale n’est jamais anodine. L’Est reste en proie aux groupes armés, de l’ADF au M23. La confiance envers les institutions est fragile. Et le Lualaba n’est pas une province comme les autres : c’est le cœur battant des minerais critiques, au moment même où Kinshasa négocie avec les grandes puissances l’accès à son sous-sol.
Une crise sociale non résolue à Kolwezi et qui concerne environ cent mille creuseurs artisanaux peut déborder. Elle peut surtout être détournée. Réseaux criminels, entrepreneurs politiques, intérêts qui prospèrent dans le chaos : tous ont à gagner à instrumentaliser le désespoir de milliers de jeunes sans revenu. Semer le trouble, affaiblir l’autorité de l’État, servir d’autres agendas. Les cibles choisies ne trompent pas : en dix mois, au moins trois postes de police ont été saccagés ou incendiés à Kolwezi.
Les 58 interpellations pour vandalisme rappellent combien la frontière est mince entre revendication légitime et débordement. Il faut la tenir des deux côtés. Les pillages doivent être sanctionnés. Mais une réponse uniquement sécuritaire ne fera qu’alimenter le cycle : on n’arrête pas la faim avec des arrestations.
Briser le cycle avant le prochain brasier
Le cycle n’a rien d’une fatalité. Il tient à quelques décisions que l’État peut prendre dès maintenant.
1. Remettre les opérations dans le bon ordre. Aucune fermeture de comptoir ou de site sans zone de repli opérationnelle pour les creuseurs concernés.
2. Publier un calendrier chiffré des ZEA. Pour chacune : capacité d’accueil, état de la viabilisation, date réelle de mise en service. Et des gisements vérifiés, pas des terrains épuisés.
3. Organiser l’achat à l’intérieur des ZEA.Comptoirs agréés, coopératives structurées, prix transparents : la traçabilité se construit là où l’on travaille, pas par décret.
4. Installer un dialogue permanent à Kolwezi.Un cadre réunissant gouvernorat, représentants des creuseurs et opérateurs, plutôt que des commissions-éclairs venues de Kinshasa.
5. Faire la lumière sur les victimes. Un bilan officiel et une enquête indépendante sur les violences, d’où qu’elles viennent.
Les creuseurs ne demandent pas l’anarchie. Ils demandent ce que le Code minier leur garantit déjà : des espaces légaux où travailler pour survivre.
Et il ne faut jamais oublier que l’artisanat minier demeure un des rares systèmes d’exploitation des ressources minières qui profite directement aux populations locales et pas au mulinationales.
Tant que les ZEA resteront rares sur le terrain et abondantes dans les arrêtés, chaque opération de régulation risquera de se muer en émeute. Et dans la RDC d’aujourd’hui, un brasier à Kolwezi n’attend que des mains pour l’attiser.
Eugène Diomi Ndongala,
Ministre Honoraire des Mines
J’avais posé le diagnostic sans détour dès décembre 26, en tant que Ministre Honoraire des Mines : l'État condamne les mineurs artisanaux à la misère sans leur offrir les Zones d'exploitation artisanale (ZEA) promises (https://t.co/ktXmsJg95P 06/01/2026). https://t.co/Z6HA2zumAG